Le fils de la potion
04 août 2025Chapitre 1 : Le chant du départ
Le coq de Kpankon n’avait pas encore chanté une troisième fois que Sessou était déjà debout. Ses affaires étaient prêtes depuis la veille : un vieux sac de toile bourré de quelques habits, deux carnets, un petit flacon contenant un liquide brun à l’odeur sucrée… et surtout, le collier de graines rouges que son grand-père lui avait remis la nuit précédente.
— Tu es le fils de la potion, Sessou. Ne l’oublie jamais. Ce que tu portes en toi vient de loin. Plus loin que ce village. Et un jour, tu comprendras pourquoi.
Ces mots résonnaient encore dans sa tête pendant qu’il observait les cases de terre, les palmiers qui bordaient les sentiers rouges, et la rivière sacrée de Kpankon, que le soleil naissant teintait d’or.
Sa mère l’attendait près du foyer. Elle n’avait presque pas dormi. Les larmes qu’elle ne voulait pas montrer perlaient dans le coin de ses yeux.
— Que les esprits te protègent, mon fils, dit-elle simplement, en lui glissant un petit sachet noué dans une étoffe.
Il ne posa pas de questions. À Kpankon, certaines choses n’étaient pas dites. Elles se ressentaient. Se vivaient. Se transmettaient.
Sur le chemin poussiéreux menant au car de Lokodji, quelques enfants du village couraient derrière lui, criant son nom, agitant des feuilles en signe d’au revoir. Sessou marchait lentement, le cœur lourd, mais les yeux pleins de rêves.
Il quittait Kpankon, ce village perdu dans les collines, pour rejoindre Lokodji, la grande ville universitaire où tout semblait briller, avancer, s’agiter. Là-bas, il espérait apprendre, devenir quelqu’un. Mais il ne savait pas encore que les savoirs qu’il portait déjà en lui seraient les plus convoités.
Alors qu’il montait dans le car poussiéreux, Sessou tourna une dernière fois le regard vers le village. Le vent chaud de l’aube lui apporta comme un murmure…
Un chant.
Le chant du départ.
Un chant que seul le fils de la potion pouvait entendre.
Chapitre 2 : L’arrivée à Lokodji
Le car grinçait à chaque tournant, mais Lokodji approchait. Après des heures de routes défoncées, de champs à perte de vue, de marchés colorés et de villages entrecoupés de forêts, Sessou aperçut enfin les premières toitures métalliques scintiller sous le soleil.
Lokodji.
La ville bouillonnait comme une potion en pleine ébullition.
Des klaxons hurlaient dans tous les sens. Des voix marchandes s’élevaient. Les parfums d’épices, de carburant et de sueur se mêlaient dans l’air épais.
Pour Sessou, tout était nouveau. Trop vaste. Trop rapide.
Il descendit, le cœur battant, tenant fermement son sac sur l’épaule. Le collier de graines rouges collé à sa peau semblait se réchauffer, comme pour lui rappeler :
"Ne perds pas ton essence dans cette foule."
Il suivit les indications que lui avait données son oncle – un ancien étudiant devenu commerçant – pour rejoindre la cité universitaire de Lokodji Nord.
La cité était un bloc imposant de bâtiments en béton, avec des murs couverts de graffitis, des fils qui pendaient çà et là, des jeunes assis sur les marches avec des écouteurs ou des sacs de pain au chocolat.
— Tu cherches quelqu’un ?, lança une voix calme derrière lui.
Sessou se retourna. Un jeune homme, grand, athlétique, habillé d’un jean usé et d’un tee-shirt noir, le regardait avec un petit sourire.
— Moi c’est Mariano. Toi, tu viens du village hein. Je reconnais toujours les regards perdus.
Sessou hésita, puis hocha la tête.
— Kpankon. Je m’appelle Sessou.
— Bienvenue à Lokodji, Sessou de Kpankon. Ici, faut avoir les yeux ouverts, les mains prêtes… et le cœur solide.
Mariano l’aida à trouver sa chambre. Un petit espace avec un lit grinçant, une table bancale et une fenêtre surplombant un terrain vague.
Mais pour Sessou, c’était déjà un monde.
— Tu vas aimer cet endroit. Faut juste pas te laisser écraser par le bruit.
— J’ai apporté mon silence. Il me suffit.
Mariano sourit.
Ce fut le début d’une amitié solide. Le fils de la potion et le guerrier des ruelles venaient de se rencontrer.
Et dans les ombres de Lokodji, des regards invisibles suivaient déjà Sessou… car la ville sentait que quelque chose de rare venait d’y poser les pieds.
Chapitre 3 : Premiers pas, premiers doutes
Dès le lendemain matin, Sessou se réveilla au chant désordonné des coqs urbains une cacophonie mêlée de moteurs de moto, de cris de vendeuses de beignets et de rap craché depuis des enceintes Bluetooth.
Il s’assit sur son lit, passa sa main sur son collier de graines rouges.
"Kpankon est loin, mais pas oublié."
La cité universitaire, déjà en effervescence, l’engloutit rapidement. Il y avait les files d’attente interminables pour valider les inscriptions, les formulaires incompréhensibles, les bureaux fermés sans explication… et des visages. Des centaines de visages.
Mariano l’accompagnait, le guidant, lui traduisant le "langage" du campus.
— Ici, on appelle ça la jungle. Pas de place pour les hésitants. Si tu traînes, t’es effacé.
— Et si je veux juste apprendre ?, demanda Sessou, l’air sincère.
— Tu peux. Mais n’oublie pas de savoir aussi te défendre. Même les livres ont besoin d’être protégés.
Au département de sciences naturelles, Sessou s’inscrivit finalement. Il aimait les plantes, la nature, les secrets des racines. Il sentait que c’était là qu’il devait être.
Mais un malaise s’installait.
Depuis quelques heures, une étrange lourdeur pesait sur sa nuque. Comme une main invisible.
Il apercevait parfois un garçon mince, habillé en noir, toujours appuyé sur un mur, le regard fixe vers lui. Une fois, dans les couloirs de l’administration, Sessou entendit même :
— Le fils du vieux guérisseur… Il est là.
Il se retourna. Personne.
Le soir, dans la cour de la cité, alors qu’il se reposait avec Mariano, ce dernier remarqua son silence.
— Tu sens quelque chose, Sessou ?
— Je crois qu’on m’observe… Et j’ai entendu quelqu’un parler de mon père. Mais je n’ai rien dit à personne ici.
Mariano se redressa, le regard plus sérieux.
— Ici, les secrets attirent les ombres. Et les anciens pouvoirs ne dorment jamais longtemps.
Sessou regarda le ciel de Lokodji, où les étoiles semblaient plus lointaines qu’à Kpankon.
Il comprenait maintenant que cette ville n’allait pas seulement l’éduquer. Elle allait le tester.
Chapitre 4 : L’épreuve du bitume
Le soleil était encore jeune dans le ciel de Lokodji quand Sessou et Mariano quittèrent la cité universitaire pour rejoindre le campus. Ils marchaient tranquillement sur une avenue poussiéreuse, bordée de petites boutiques et de palmiers tristes.
— T’as vu ? Cette ville ne dort jamais vraiment, lança Mariano en mâchant un morceau de noix de cola.
— Et les gens non plus, répondit Sessou en souriant.
Mais son instinct, hérité de ses ancêtres, capta soudain un frisson dans l’air.
À l’angle d’un mur peint de graffitis, une scène violente les stoppa net.
Trois jeunes à capuches encerclaient un étudiant. À terre, ce dernier saignait au bras et au front, ses papiers dispersés autour de lui.
— File ton sac, ou tu restes ici pour pleurer ton sang ! menaça l’un des agresseurs, une lame à la main.
Mariano n’hésita pas.
Il jeta son sac au sol et fonça. Un coup de poing dans le ventre du premier. Un balayage au sol pour le second.
Sessou l’imita. Moins rapide, mais efficace. Il esquiva un coup, utilisa sa jambe pour bloquer, puis asséna un coup de coude dans la nuque du troisième.
En moins de deux minutes, les agresseurs gisaient au sol, gémissant.
— Vous n’avez pas idée de qui vous avez attaqué, murmura Mariano.
Ils aidèrent le jeune homme blessé à se redresser. Il tremblait, le visage pâle.
Sessou s’agenouilla, sortit un petit sachet de cuir de sa poche. À l’intérieur : des feuilles de yoyo, de l’écorce séchée de ngangan, et une pincée de poudre rouge.
Il frotta les plantes dans sa paume, ajouta un peu d’eau de sa gourde, puis les appliqua sur la plaie.
— Tu vas sentir une brûlure… mais ça va passer vite.
Le jeune homme serra les dents, surpris.
— Tu es médecin ? demanda-t-il, haletant.
— Non. Mon père m’a appris. Il guérissait… là-bas, à Kpankon.
Mariano, debout, surveillait les alentours.
— Dépêchons. Les flics de Lokodji posent souvent plus de questions aux sauveurs qu’aux voleurs.
Ils aidèrent l’étudiant à récupérer ses affaires, puis prirent une autre route pour rejoindre le campus.
Sessou ne dit rien, mais il sentit au fond de lui… un déclic.
Ce pouvoir qu’il portait ne devait plus dormir.
Chapitre 5 : Ce que la ville a vu…
Le lendemain matin, l’université de Lokodji bourdonnait d’un étrange silence bavard. À chaque carrefour du campus, à chaque banc, sous chaque manguier, des murmures passaient de bouche en bouche comme des fils invisibles.
— C’est eux les deux gars qui ont mis les voleurs au tapis, non ?
— L’un d’eux a même guéri le blessé avec des feuilles. C’est pas un étudiant normal ça…
Sessou, lui, avançait entre les bâtiments comme un étranger dans un rêve. Des regards se posaient sur lui. Certains admiratifs. D’autres… méfiants.
Dans l'amphithéâtre C, alors qu’il s’installait au troisième rang, un professeur entra. C’était le professeur Médéhou, vieux maître en ethnomédecine, célèbre pour ses silences et ses regards qui pèsent plus que mille mots.
Il balaya la salle d’un œil vif, puis fixa Sessou.
— Toi. Tu viens d’où ? demanda-t-il sans détour.
— De Kpankon, monsieur.
— Ton père s’appelait Agbossou ? Le guérisseur de la forêt de Djékoumé ?
Sessou hocha lentement la tête, étonné.
Le professeur Médéhou esquissa un sourire presque imperceptible.
— Je l’ai connu. Ton nom fera parler… Mais attention, Lokodji n’est pas une terre neutre. Les dons attirent les couteaux.
Il se détourna et commença son cours.
Cette nuit-là...
Sessou dormit mal.
Son corps fatigué s’enfonça dans le matelas de mousse fine que Mariano lui avait prêté… et très vite, l’obscurité l’engloutit.
Mais ce n’était pas un simple sommeil.
Dans son rêve, il marchait seul dans une forêt brûlée. Les arbres étaient noirs comme du charbon, et le ciel saignait rouge. Il avançait sans comprendre, jusqu’à entendre des cris. Des cris d’enfants. Des voix perdues.
Puis une silhouette apparut. Une femme au visage flou, mais à la voix nette :
— Tu ne peux pas guérir le monde, Sessou. Pas seul. Si tu n’apprends pas à choisir, tu seras englouti…
Il tendit la main vers elle… mais un serpent rouge surgit du sol et mordit son poignet.
Il se réveilla en sursaut. En sueur. La gorge sèche.
Mariano ouvrit les yeux dans le noir.
— Tu faisais un cauchemar, non ?
Sessou mit du temps à répondre.
— Oui… Mais je crois que ce n’était pas juste un cauchemar.
Chapitre 6 : Premiers pas d'une vie nouvelle
Le matin se leva sur Lokodji avec une clarté douce et paisible. Les rayons du soleil glissaient lentement à travers les rideaux, réchauffant les murs nus de la chambre.
Mariano, déjà prêt, coiffait ses cheveux devant un petit miroir fendu.
— Debout Sessou ! lança-t-il joyeusement.
— Je suis déjà réveillé, répondit Sessou, en se redressant dans son lit.
Ils sortirent dans la cour, saluèrent les voisins du bas, puis prirent le chemin du campus, chacun avec son sac en bandoulière. L’air du matin avait quelque chose d’électrique. Sessou le sentait : aujourd’hui, quelque chose allait changer.
Sur le campus, les bâtiments s’étendaient comme un royaume en pleine ébullition. Des étudiants riaient, couraient, discutaient, certains jouaient au foot sur les pelouses, d’autres relisaient leurs cours avec nervosité.
Mariano tapota l’épaule de Sessou :
— Tu sais ce que j’adore ici ?
— Dis-moi.
— C’est que personne ne te connaît… mais tout le monde peut devenir quelqu’un.
Ils arrivèrent dans leur premier amphithéâtre : Histoire de la médecine traditionnelle et des sciences de la nature. Un cours choisi par Sessou. Le professeur Médéhou entra, toujours aussi calme.
Il salua les étudiants, puis dit en souriant :
— Aujourd’hui, on va parler des plantes de la savane béninoise… Qui peut me citer une plante qui soigne les blessures ?
Silence. Puis Mariano murmura :
— Vas-y, c’est ton moment.
Sessou leva la main.
— La feuille de koklokpa… elle arrête les saignements si on la pile fraîche et qu’on applique la pâte.
Le professeur sourit.
— Exact. Nom scientifique ?
— Ageratum conyzoides.
Des étudiants se retournèrent, impressionnés. Le prof hocha lentement la tête.
— On dirait que Kpankon nous a envoyé un vrai héritier.
Sessou sourit discrètement.
À la pause, des étudiantes vinrent saluer Sessou et Mariano.
— Vous êtes nouveaux ?
— Oui, tout juste arrivés.
— On vous a vus l'autre soir… Vous avez vraiment aidé un gars blessé ?
Mariano répondit :
— On a juste fait ce qu’il fallait.
Elles sourirent, puis s’éloignèrent en riant. Sessou, un peu timide, regarda Mariano :
— Tu crois que ça va continuer comme ça ?
— J’espère pas. Trop de calme annonce toujours un orage.
Ils éclatèrent de rire.
Ce jour-là, Sessou se sentit bien. Pour la première fois depuis son départ de Kpankon, il avait l’impression d’avoir trouvé un nouveau souffle. Un nouveau terrain de vie.
Mais dans les couloirs sombres de l’administration… un homme en costume beige, qui avait vu le rapport de l’incident de l’autre soir, fit glisser son doigt sur une fiche d’inscription.
— Sessou Agbossou. Fils du guérisseur… intéressant.
Très intéressant.
Chapitre 7 : Sous le ciel de Lokodji
La nuit était douce. Sur le toit de leur immeuble, Sessou et Mariano étaient assis, jambes pendantes dans le vide, chacun avec une bouteille de yaourt frais. Le ciel scintillait au-dessus d’eux, paisible. En bas, les bruits de la ville semblaient lointains.
— Tu trouves pas que Lokodji est belle la nuit ? demanda Mariano.
— Si… surtout quand c’est calme comme ça.
Un petit silence s’installa. Mariano jeta un coup d’œil à Sessou.
— Dis, Sessou… pourquoi t’es vraiment venu ici ?
Sessou resta un moment silencieux, puis répondit, la voix un peu plus grave que d’habitude.
— Tu sais… Kpankon, c’est mon village. J’y ai grandi entouré de plantes, de guérisseurs, de traditions. Mon père… tout le monde l’appelait le maître des racines. C’est lui qui m’a appris à préparer des remèdes.
— Donc tu es le fils du guérisseur du village ?
— Ouais. Mais là-bas… j’étais plus "le fils de…" que moi-même.
Il prit une gorgée de yaourt, les yeux fixés sur la lune.
— Mon père voulait que je reprenne son savoir, son rôle. Mais moi… je veux apprendre autrement. Je veux comprendre le monde, découvrir d’autres choses. Être libre de choisir comment utiliser ce que j’ai appris.
Mariano hocha la tête lentement.
— Je comprends… T’as pas fui ton passé, tu veux juste le redéfinir.
Sessou sourit.
— Exactement. Et toi, pourquoi t’es ici ?
Mariano sourit à son tour, un peu mélancolique.
— Je viens d’une famille compliquée. Trop de violence, trop de colère. Mon grand frère a été tué dans une bagarre entre bandes. Moi, j’ai appris à me défendre très tôt. Mais j’en ai eu marre de cogner pour survivre. Je voulais un endroit où je pourrais exister autrement. J’ai choisi les études.
Il tendit son poing à Sessou, qui le cogna doucement.
— Frères de destin.
— Frères de potion et de baston, répondit Mariano en riant.
Ils restèrent là un moment, silencieux, regardant le ciel comme deux âmes qui venaient de se trouver.
Dans le cœur de Sessou, quelque chose changeait. Pour la première fois, il ne portait plus seul le poids de son héritage.
Chapitre 8 : Visages du Savoir
Le lendemain matin, les couloirs du bâtiment F étaient pleins à craquer. Bruits de pas, rires d’étudiants, discussions de groupe… L’université vibrait. Sessou et Mariano traversèrent la foule pour rejoindre l’amphithéâtre A12, où ils avaient cours à 8h.
— On a quoi déjà ce matin ? demanda Mariano.
— Méthodologie de la recherche… et ensuite, une présentation spéciale de deux nouveaux enseignants.
Ils s’installèrent au troisième rang. L’amphi se remplit vite. À 8h pile, un homme d’une cinquantaine d’années entra. Grand, maigre, lunettes carrées, barbe taillée, un regard vif. Il posa ses affaires sur le bureau.
— Bonjour à tous. Je suis Professeur Akomo. Nouveau sur ce campus, mais pas nouveau dans la recherche.
Il parlait d’une voix ferme, mais calme. Son ton imposait immédiatement le respect.
— Ce semestre, je vous apprendrai à observer, questionner, chercher… Vous n’apprendrez pas seulement des faits. Vous apprendrez à penser.
Mariano se pencha vers Sessou.
— Ce gars… il est dangereux. Trop intelligent.
— Je sens qu’il va me faire aimer les cours, répondit Sessou avec un sourire discret.
Après une heure de cours captivant, Akomo termina sur ces mots :
— Celui qui comprend la logique du monde peut aussi découvrir ses secrets les plus enfouis.
Puis, il sortit.
Peu après, une femme entra. Elle portait un grand boubou moderne, turquoise et or. Sa présence remplit toute la salle d’un charisme unique. Yeux brillants, sourire énigmatique.
— Bonjour, je suis Docteure Nayinou, professeure d’ethnopharmacologie. Je suis là pour un seul but : vous montrer que la science moderne peut dialoguer avec les savoirs anciens.
Le cœur de Sessou fit un bond. Il échangea un regard furtif avec Mariano.
— Ethno-quoi ? murmura Mariano.
— Elle parle des plantes, des remèdes, des traditions guérisseuses… comme chez moi.
La prof continua :
— Je cherche des étudiants capables de relier les racines de leurs origines avec l’arbre du savoir universitaire. Ceux qui ont grandi avec des secrets dans les feuilles, dans les décoctions, dans les rêves… Je vous cherche.
Sessou sentit un frisson dans tout son corps. Il ne savait pas si c’était du hasard… ou du destin.
À la fin du cours, pendant que les autres étudiants sortaient, Sessou resta un instant assis. Docteure Nayinou croisa son regard. Juste un regard… mais Sessou y vit une chose étrange : elle savait.
Chapitre 9 : Lâchez-la !
L’après-midi s’était déroulée comme dans un rêve. Après le cours de Docteure Nayinou, Sessou n’avait pas pu s’empêcher de l’aborder.
— Madame… vos mots… m’ont parlé.
— Je le sais, Sessou, répondit-elle calmement.
— Comment vous connaissez mon nom ?
— Je connais ceux qui portent en eux les échos des anciens. Ceux qui entendent encore les voix des racines.
Elle lui posa une main sur l’épaule.
— Tu n’es pas venu ici par hasard. N’oublie jamais cela.
Mariano observait la scène, étonné, les bras croisés.
— Viens, mystique-man, lança-t-il en riant doucement. On rentre au dortoir. Tu me raconteras tout ça.
Il était presque 22h quand les deux amis atteignirent leur chambre. L’ambiance sur le campus avait changé : des basses résonnaient au loin, des cris de joie et des rires résonnaient dans les couloirs.
— On dirait qu’il y a une fête dans l’aile D, dit Mariano en jetant son sac sur le lit.
— Ouais, sûrement des gars de licence 3 qui fêtent une soutenance ou quoi.
Ils s’allongèrent, épuisés mais heureux. Mais à peine les yeux fermés, un bruit étrange déchira la nuit. Ce n'était pas un cri de joie.
C’était un cri de détresse.
Sessou se redressa.
— T’as entendu ?
— Ouais. Viens.
Ils sortirent précipitamment, suivant le son jusqu’à un petit chemin isolé entre deux bâtiments, à l’arrière du campus.
Là, dans l’ombre, trois silhouettes menaçaient une jeune fille plaquée contre le mur.
— Tais-toi ! disait l’un des agresseurs. Personne ne va venir !
La fille luttait, paniquée.
Mais soudain, une voix forte s’éleva dans la nuit :
— Lâchez-la !
C’était Mariano.
Les trois hommes se retournèrent.
— Vous êtes qui, vous ? Dégagez avant qu’on vous brise aussi !
Mariano s’avança d’un pas ferme.
— Je t’ai dit de la lâcher.
— Toi, t’as choisi la mauvaise nuit.
Un des hommes sortit un couteau.
Mais avant même qu’il n’avance, Mariano lui asséna un coup de pied circulaire en pleine mâchoire. L’homme tomba net.
Sessou se jeta à son tour sur un deuxième bandit, lui attrapant le bras et lui donnant un coup au flanc. Le gars poussa un cri, surpris par la force du jeune villageois.
Le troisième tenta de fuir, mais Mariano le rattrapa, le projeta contre le mur, puis l’immobilisa au sol.
Essoufflé, Sessou accourut vers la fille. Elle tremblait. Son bras saignait légèrement.
— Ne bouge pas, dit-il doucement en sortant une petite fiole de sa poche. Il lui appliqua un mélange à base de citron noir et de racines chauffées, que sa grand-mère lui avait confié pour les urgences.
— Ça va brûler un peu… mais ça va guérir vite.
La fille le regardait, les larmes aux yeux.
— Merci… merci à vous deux…
Des étudiants accoururent, alertés par le bruit. Les bandits furent livrés à la sécurité du campus.
Cette nuit-là, Sessou et Mariano revinrent au dortoir, sans dire un mot. Leurs mains tremblaient encore.
Mais ils savaient une chose : ce n’était que le début.
Chapitre 10 : Le murmure des couloirs
Au lever du jour, le campus de Lokodji vibrait d’une agitation inhabituelle.
Dans les couloirs, sur les bancs, dans les cafétérias et les amphithéâtres, tout le monde parlait de la même chose :
— "Tu as entendu ? Deux étudiants ont mis à terre des agresseurs hier soir !"
— "L’un d’eux aurait même soigné la victime avec un simple mélange naturel !"
— "Ils disent qu’il ne vient pas de Lokodji… Il est venu du village avec des secrets…"
— "On les appelle déjà les sauveurs du campus."
Mariano, fidèle à lui-même, riait de toute cette agitation.
— Frérot, on est devenus des stars ou quoi ? dit-il en tapant l’épaule de Sessou.
— Je ne voulais pas de ça…, répondit Sessou, le regard un peu fuyant. On a juste fait ce qui était juste.
Mais la vérité, c’est que lui-même ne comprenait pas ce qu’il ressentait. Une sorte de chaleur intérieure… une force qu’il ne contrôlait pas totalement… et depuis ce matin, un mal de tête étrange pulsait dans sa tempe gauche.
En entrant dans l’amphi pour le cours de pharmacognosie, les murmures redoublèrent.
Certaines filles chuchotaient à son passage. D’autres étudiants hochaient la tête avec respect.
Un professeur adjoint entra dans la salle. Il était nouveau. Grand, fin, regard perçant derrière des lunettes aux verres teintés.
— Je suis Monsieur Bakpé. Je vous parlerai aujourd’hui des substances naturelles et de leur potentiel inconnu.
Pendant qu’il parlait, il s’arrêta soudain, et fixa Sessou pendant un long moment… trop long.
— Certains parmi vous… portent déjà ces substances dans leur sang, murmura-t-il.
Un silence pesant s’installa dans la salle.
Mariano lança un regard à Sessou :
— Dis donc… on dirait que ce prof aussi te connaît.
À la pause, Sessou s’éloigna. Trop de regards, trop de murmures. Il s’assit seul sous un vieux baobab au fond du campus.
Mais il ne resta pas seul longtemps.
— Tu attires les forces à toi, Sessou. Tu dois apprendre à les canaliser.
C’était Docteure Nayinou, encore une fois sortie de nulle part.
— Pourquoi vous dites ça ? Vous me suivez ?
— Je t’observe. Parce que ta présence ici n’est pas une coïncidence. Les anciens t’ont choisi pour porter leur héritage, et la ville commence à le ressentir.
— Mais je ne sais pas quoi faire avec tout ça !
Elle sortit une petite pierre sombre de sa poche.
— Prends-la. Elle s’appelle Obè-Loka. Elle t’aidera à équilibrer ton esprit.
— Et si je refuse ?
— Alors les cauchemars continueront.
Elle s’éloigna lentement, laissant Sessou seul avec la pierre dans la main.
Cette nuit-là, alors que Mariano ronflait paisiblement, Sessou fit un rêve étrange.
Il marchait seul dans une forêt rouge. Des voix l’appelaient.
— Sessou… tu as réveillé les lignes.
— Tu dois choisir : la potion qui guérit… ou celle qui détruit.
— Le sang appelle le sang.
Il vit soudain une silhouette… un homme au visage masqué, qui tenait une fiole fumante. L’homme tendit la fiole vers lui.
Et Sessou se réveilla en sursaut, le front trempé de sueur, la pierre Obè-Loka à la main, brûlante comme le feu.
Le lendemain, un mot fut glissé sous leur porte :
“On vous attend. Quartier A, salle 7. Ce que vous avez déclenché doit être compris… avant qu’il ne soit trop tard.”
Signé : un Professeur.
Chapitre 11 – Salle 7
Le lendemain matin, une rumeur étrange circulait sur le campus de Lokodji : la fameuse Salle 7 du bâtiment des sciences ancestrales allait rouvrir après plusieurs années de fermeture. La salle avait été murée après un incident inexpliqué. Certains parlaient de phénomènes inexpliqués, d'autres de malédiction. Mais aucun étudiant actuel n’y avait jamais mis les pieds.
— Tu crois à ces histoires ? demanda Mariano, en refermant son sac.
— Pas vraiment. Mais mon père m’avait déjà parlé de cette salle, répondit Sessou, pensif. Il disait que seul un esprit en paix peut y entrer sans trouble.
— En paix ? Tu veux dire... sans peur ?
— Pas exactement. Quelqu’un qui a accepté ses héritages, même les plus lourds.
Autour d’eux, des groupes d’étudiants murmuraient. Un message avait été affiché sur le panneau général : “Cours exceptionnel : Professeur Bakpé — Salle 7 — 16h00”. Un silence pesant avait suivi la lecture du nom.
— Qui est ce prof Bakpé ? interrogea Mariano.
— Une légende ici. Il a pris sa retraite, mais on dit qu’il revient de temps en temps pour... des sélections particulières.
L’après-midi arriva. À 16h précises, Sessou et Mariano se présentèrent devant la Salle 7. Quelques autres étudiants étaient là aussi, tous silencieux. La porte en bois massif était ornée de symboles gravés. Certains ressemblaient à des vévès, d’autres à des constellations. Puis la porte s’ouvrit lentement.
À l’intérieur, la salle était faiblement éclairée. Des bougies posées dans des coins diffusaient une lumière dorée. Sur le mur du fond trônait une grande fresque représentant un homme entouré de racines, avec des plantes sortant de ses bras.
Et au centre, debout devant un vieux pupitre, se tenait le Professeur Bakpé. Grand, maigre, à la barbe blanche, vêtu d’un long boubou bleu nuit, il avait une voix calme mais puissante.
— Asseyez-vous. Et écoutez.
Tous obéirent. Il les fixa longuement, un par un. Puis il dit :
— Vous avez été convoqués, non par moi, mais par les veines de Lokodji. L’université sait qui elle veut.
Il marqua une pause, puis sortit un petit bol rempli d’eau sombre.
— Ce n’est pas un cours ordinaire. C’est une initiation. À ceux dont le destin est lié à la connaissance cachée, à l’énergie des anciens, aux secrets que la ville elle-même protège.
Il tendit le bol à l’étudiante la plus proche.
— Bois, si tu acceptes. Sinon, tu peux partir maintenant. Tu ne seras pas jugée.
Elle hésita, puis but une gorgée. Son regard changea aussitôt, comme si un éclair de mémoire l’avait traversée.
Bakpé continua :
— Le savoir que vous recevrez ici ne sera pas noté. Il ne figurera pas dans vos bulletins. Mais il peut vous sauver la vie… ou la bouleverser à jamais.
Il s’arrêta devant Sessou.
— Toi. Ton sang est lié aux feuilles. Tu portes encore des fragments de l’Ancienne Potion. Ce que tu ignores te poursuit déjà. Es-tu prêt ?
Sessou regarda Mariano, puis Bakpé, et répondit simplement :
— Je suis prêt.
Bakpé hocha la tête, satisfait.
— Bien. Le Cercle des Connaisseurs de Lokodji t’observe. Si tu franchis toutes les étapes, la vraie formation commencera. Mais prends garde : le pouvoir ne vient jamais seul.
Dans un recoin de la salle, un rideau rouge masquait une porte dissimulée. Bakpé s’y dirigea et posa sa main dessus.
— La prochaine séance se fera derrière cette porte. Seuls ceux dont le cœur est assez fort y auront accès. D’ici là... méditez.
Et sans un mot de plus, il disparut dans l’ombre.
Les étudiants sortirent, un à un. Sessou marchait lentement, comme sous l’effet d’un charme. Mariano lui posa une main sur l’épaule.
— Mec... tu viens de mettre un pied dans quelque chose de vraiment bizarre, là.
— Je sais, murmura Sessou. Et pourtant… je me sens plus vivant que jamais.
Chapitre 12 – Le Sang sur les Racines
La nuit était tombée sur Lokodji. Sessou et Mariano n’avaient pas prononcé un mot depuis leur sortie de la Salle 7. Chacun était perdu dans ses pensées, bouleversé par les paroles du professeur Bakpé. L’université semblait calme, presque figée, comme si elle retenait son souffle.
Mais dans l’ombre… des pas précipités. Des regards dissimulés. Et des mains armées.
Vers 22h, alors que Bakpé sortait discrètement du bâtiment par une porte arrière, Sessou l’attendait.
— Professeur… je voulais vous remercier. Et aussi poser une question sur…
Un clic métallique coupa sa phrase.
— Personne ne bouge.
Trois hommes venaient d’apparaître, armés, cagoulés. L’un d’eux tenait un pistolet pointé sur le professeur.
— C’est toi, Bakpé. On t’a enfin retrouvé. Où est ton foutu carnet noir ?
Bakpé fronça les sourcils.
— Je l’ai brûlé. Ce savoir n’était pas pour vos poches.
— Alors tu ne sers plus à rien, vieux singe, dit un autre bandit.
Sessou recula d’un pas. Mariano surgit d’un coin sombre, saisit une pierre et la lança de toutes ses forces sur l’un des agresseurs. Le chaos éclata.
Un coup de feu. Puis un deuxième. Le professeur tomba à genoux, une main sur son flanc.
— Fuyez ! cria-t-il.
Mariano attrapa Sessou par le bras.
— On ne peut pas le laisser là !
— Il ne veut pas qu’on reste ! Viens !
Mais Sessou courut vers le professeur, l’aida à se relever. Ensemble, ils se glissèrent dans l’herbe épaisse derrière le bâtiment, passant sous un grillage rouillé.
Les coups de feu retentissaient encore au loin.
Ils coururent, se cognant aux troncs, aux racines. Le professeur respirait difficilement, sa main couverte de sang.
— Sessou… écoute-moi bien, dit-il d’une voix haletante. Ce qu’on t’a montré aujourd’hui n’était qu’un voile. L’arbre de la potion… tu dois le retrouver. C’est là que tout commence vraiment.
— Je vais vous soigner ! On a des feuilles, des décoctions, je peux…
— Non… Pas cette fois. Pas comme ça.
Ils atteignirent une vieille case abandonnée derrière la faculté de botanique. Mariano referma la porte à double tour.
Le professeur Bakpé s’effondra sur une natte poussiéreuse. Sessou tenta d’arrêter le sang, en vain.
— Écoute-moi bien… reprit Bakpé. Dans la salle… derrière le rideau rouge… il y a un second passage. Un souterrain. Protégé. Tu devras l’emprunter seul.
Ses yeux se ternissaient.
— Le Cercle te reconnaîtra. Et un nom… retiens ce nom : N'toma.
Un dernier souffle. Puis le silence.
Sessou sentit un froid le traverser. Il voulut hurler, mais sa gorge resta sèche. Mariano posa une main sur son épaule, silencieux.
— On partira dès demain matin. On n’a plus le choix. Ceux qui ont tué Bakpé… vont revenir.
Sessou ferma les yeux. Pour la première fois de sa vie, il sentait le poids de l’héritage.
Un maître était tombé. Une mission commençait.
Chapitre 13 – Le Nom de l’Ombre
Il avait plu toute la nuit. Un orage violent s’était abattu sur Lokodji, comme si le ciel pleurait la perte du professeur Bakpé. La nouvelle de son décès n’avait pas encore circulé. Officiellement, il n’était “pas rentré chez lui”. Mais Sessou savait. Mariano aussi. Et ni l’un ni l’autre ne pouvaient dormir.
Le matin suivant, le campus paraissait inchangé. Les étudiants allaient en cours, les vendeurs ambulants criaient leurs beignets, les professeurs dictaient leurs leçons. Mais dans le cœur de Sessou, quelque chose avait basculé.
Après les cours, Sessou rejoignit Mariano près de l'ancien bâtiment d’ethnobotanique, abandonné depuis des années. C’est là qu’ils avaient décidé d’enquêter. Ce bâtiment, d’après les rumeurs, contenait un passage vers les archives interdites, des documents anciens que seuls les anciens membres du Cercle pouvaient consulter.
— Tu es sûr de ce que tu fais ? demanda Mariano.
— Tu as entendu Bakpé. Il a murmuré ce nom. N’toma. Et s’il a été tué, c’est probablement à cause de ce nom.
— D’accord. On entre.
Ils forçèrent la serrure rouillée. Une odeur de moisi, de vieux papiers et de plantes séchées les frappa. À l’intérieur, des étagères effondrées, des bocaux poussiéreux, et… au fond de la salle, une trappe en bois.
— Là, murmura Sessou.
Ils descendirent avec précaution. En bas, une petite salle ronde taillée dans la pierre. Une bibliothèque circulaire. Des manuscrits, des carnets, des cartes.
Et sur un pupitre, posé comme une offrande : un dossier noir au nom effacé par le temps. Mariano l’ouvrit.
— Regarde ça…
Sur la première page, écrite à la main :
“Projet N’toma” – Confidentiel. Cercle originel de Lokodji. Accès réservé.”
Sessou sentit son souffle se bloquer.
Ils tournèrent les pages. À l’intérieur, des notes étranges, des schémas corporels, des symboles. Et surtout… une photo. Floue, ancienne. Un homme, debout devant une flamme. Masqué. Torse nu, des scarifications sur le torse. En légende : “N’toma – L’Héritier Renégat”.
— C’est un ancien élève de l’université… ou un ancien membre du Cercle, chuchota Mariano. Peut-être même… un maître disparu.
— Ou banni.
D’autres pages racontaient des faits anciens : incendies inexpliqués dans la forêt de Bélékoudji, des disparitions d’élèves en 1986, des rituels interrompus…
Et puis, une dernière note griffonnée :
“Dernière localisation présumée : vallée sacrée de Dandata, au nord de Lokodji.”
Sessou releva les yeux, le regard fixe.
— On doit y aller.
— Tu veux dire… partir vers Dandata ?
— Oui. S’il est encore en vie, il a les réponses. Et peut-être… des clés pour que la mort de Bakpé ne soit pas vaine.
Mariano referma le dossier, le glissa dans son sac.
— Alors on partira demain. À la première heure. Mais sois prêt, Sessou. Le chemin vers N’toma ne sera pas un chemin de paix.
Et dans l’ombre du vieux bâtiment, la trappe se referma doucement, comme si les murs avaient entendu leur promesse.
Chapitre 14 – Le Chemin vers Dandata
Ils partirent à l’aube. Sans prévenir personne. Juste un sac chacun, une gourde, un carnet, une carte froissée et le dossier de Bakpé. La ville de Lokodji s’effaçait dans leur dos comme un souvenir pressé. Devant eux, l’inconnu.
La route vers la vallée de Dandata était sèche, rocailleuse, longue. Il fallait d’abord traverser une bande désertique, puis une forêt épaisse, connue localement sous le nom de Zaabou, la forêt aux voix.
— C’est comme un monde à part ici, murmura Mariano.
— Ouais. C’est comme si tout nous observait.
Des mirages se dressaient sur leur route, des animaux inconnus passaient à la course, et certaines nuits, on aurait dit que les arbres chuchotaient en langues anciennes. À un moment, ils durent affronter une tempête de sable, et ne durent leur salut qu’à une grotte naturelle, qu’ils crurent d’abord vide.
Mais dans cette grotte, une pierre gravée les attendait. Une main tracée dans un cercle, identique à celle vue dans le dossier de N’toma.
— Il sait qu’on vient, murmura Sessou. Il nous guide.
Après cinq jours d’épreuves, ils arrivèrent enfin aux hauteurs de Dandata, une vallée reculée, creusée entre deux falaises abruptes. Le sol y était rouge, craquelé, chaud. Au centre, comme une cabane sculptée dans la roche : une maison circulaire, silencieuse, entourée d’herbes qui ne poussaient nulle part ailleurs.
Ils approchèrent.
— Entrez, leur lança une voix grave derrière eux.
Ils sursautèrent. Un homme, drapé de tissu noir, se tenait là. Nu-pieds. Des symboles anciens tatoués sur le visage et les bras. Il leur tourna le dos et entra dans la maison.
C’était N’toma.
À l’intérieur, tout était simple : feu au centre, murs en argile, plantes séchées suspendues, fioles brillantes.
— Vous êtes venus à cause du professeur Bakpé. Il m’a cherché. Et il est mort. Vous portez sur vous l’énergie de sa dernière parole.
— Il a murmuré votre nom en mourant, répondit Sessou. On veut… le sauver.
N’toma s’assit. Long silence.
— Je peux vous aider. Mais sachez ceci : ramener un homme à la vie n’est pas naturel. Il ne reviendra pas comme avant. Il aura des visions. Il aura des dettes… envers la terre, et envers l’esprit.
Mariano hésita, mais Sessou hocha la tête.
— Donnez-nous la potion.
N’toma ouvrit un coffre. Il en sortit une petite fiole de verre, remplie d’un liquide vert sombre.
— Elle s’appelle L’Éveil du Silence. Trois gouttes sur sa langue. Une incantation. Et un silence complet autour de lui pendant sept minutes. Ni un mot. Ni un souffle.
— Et après ? demanda Mariano.
— Après… il se réveillera. Mais il ne sera plus tout à fait le même.
Il leur tendit la fiole.
— Revenez vite. Avant la prochaine lune. Sinon, ce qu’il aura vu entre la mort et la vie pourrait le détruire.
Sessou prit la potion. Ses mains tremblaient. Mais son regard était fixe.
— Merci, Maître N’toma.
Et les deux amis reprirent le chemin du retour. Avec dans leur sac… le pouvoir de défier la mort.
Chapitre 15 – Le Rituel de l’Éveil
Le retour à Lokodji fut marqué par un silence lourd. Le chemin parcouru, la rencontre avec N’toma, la fiole mystérieuse… Tout pesait sur Sessou comme une promesse sacrée.
Arrivés à la vieille case où reposait encore le corps du professeur Bakpé, Sessou et Mariano préparèrent un espace simple mais respectueux. Des herbes séchées brûlaient doucement, embaumant l’air d’une odeur à la fois douce et amère.
Sessou sortit la fiole de sa poche. La lumière dans la pièce vacillait sous l’effet des flammes.
— Prêt ? demanda Mariano.
— Il n’y a pas d’autre choix, répondit Sessou, la voix basse.
Il versa doucement trois gouttes de la potion L’Éveil du Silence sur la langue immobile de Bakpé.
Puis, il s’éloigna et se tourna vers Mariano.
— On ne parle pas. On ne bouge pas. Pendant sept minutes.
Les deux amis s’installèrent en tailleur, les yeux fixés sur le corps.
Les secondes s’étirèrent. Le silence était total, lourd, presque palpable.
Puis, au sixième minute, un léger frisson parcourut le corps du professeur. Une main bougea imperceptiblement. Son visage se plissa comme s’il traversait un cauchemar.
Et soudain, les yeux de Bakpé s’ouvrirent. Son regard était vif, mais différent. Comme s’il venait de voir un autre monde.
Il murmura, à peine audible :
— Le voile est levé… la vérité brûle… mais le chemin est long.
Il tourna la tête vers Sessou.
— Toi… tu portes le fardeau de l’Ancienne Potion. Tu n’es plus seulement un étudiant. Tu es le gardien.
Mariano inspira profondément.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Bakpé sembla lutter pour se redresser, mais il sourit faiblement.
— Nous commençons. Mais la route sera sombre. Et les ennemis… plus proches que vous ne le pensez.
Leur aventure venait à peine de reprendre.
Chapitre 16 – L’Ombre sur le Campus
Le soleil déclinait sur Lokodji quand Sessou, Mariano et le professeur Bakpé, fraîchement réveillé, se retrouvèrent dans une petite salle discrète de l’université. L’air était chargé d’une lourde tension. Depuis leur retour, ils sentaient que quelque chose ou quelqu’un les observait.
— Je n’aime pas cette sensation, murmura Mariano en scrutant la fenêtre.
Soudain, la porte vola en éclats. Quatre hommes armés déboulèrent, déterminés, visiblement à la recherche de quelque chose… ou de quelqu’un.
Une bagarre éclata immédiatement. Mariano et Sessou se battirent avec acharnement, défendant Bakpé qui, malgré sa faiblesse, tentait de se protéger.
Mais alors que la tension atteignait son paroxysme, une voix ferme retentit, glaciale et puissante :
— Arrêtez !
Tous se figèrent.
Au milieu du chaos, une silhouette apparut dans l’embrasure de la porte. C’était N’toma. Ses yeux brillaient d’un éclat surnaturel.
Il avança calmement, imposant silence et respect.
— Bakpé, ça fait longtemps. Je suis maintenant devant toi en personne.
Le professeur, surpris, leva les yeux vers lui.
— Nous avons tous les quatre une mission à accomplir.
Les hommes armés reculaient, intimidés. N’toma leur lança un regard de feu.
— Vous n’êtes pas les bienvenus ici. Repliez-vous.
L’atmosphère changea d’un coup. La menace semblait dissipée, pour l’instant.
N’toma se tourna vers Sessou et Mariano.
— Ce combat n’est que le début. Il faudra plus que la force pour réussir.
Mariano, essoufflé, murmura :
— Qui sont-ils ?
— Des ombres du passé, répondit N’toma. Des ennemis de la connaissance, des chasseurs d’héritages.
Bakpé posa une main ferme sur l’épaule de Sessou.
— Préparez-vous. Nous avançons vers ce qui dépasse tout ce que vous avez connu.
Chapitre 16 – Tensions en Amphithéâtre
L’amphithéâtre était presque plein. Les étudiants prenaient place, discutant à voix basse, attendant le début du cours. Sessou s’était installé près de la fenêtre, encore un peu marqué par les événements récents, mais prêt à avancer.
Soudain, une voix douce l’interpella.
— Salut Sessou. Tu te souviens de moi ?
Il tourna la tête et vit Naeli, la jeune fille qu’il avait sauvée avec Mariano lors de l’attaque nocturne.
— Bien sûr que je me souviens, répondit Sessou avec un sourire sincère. Comment tu vas ?
— Mieux, grâce à vous deux, sourit-elle timidement. Je voulais juste te remercier… et savoir comment tu te sens.
Ils commencèrent à discuter, les yeux parfois échangés furtivement, créant une complicité naissante.
Mais cette scène ne plut pas à tout le monde.
À quelques rangées derrière, un groupe d’étudiants siffla et lança des regards lourds vers Sessou.
— Eh, bro, tu te prends pour qui ? lança l’un d’eux d’un ton moqueur. Tu penses vraiment qu’elle est ton genre ?
Mariano, qui venait de les apercevoir, se leva, l’air menaçant.
— Si elle n’est pas ton genre, c’est votre pierre d’achoppement alors. Vous voulez jouer au plus fort dans cet amphi ? Essayez de le toucher, et on vous balance tous ici.
Un des camarades s’avança, et d’un geste brusque, toucha l’épaule de Sessou.
Sans hésiter, Sessou lui envoya un coup de pied bien placé dans les côtes.
Le chaos éclata. Des cris, des coups, les étudiants se levèrent et s’attroupèrent autour de la bagarre.
Mariano et Sessou tenaient tête, repoussant leurs adversaires, mais la sécurité universitaire arriva rapidement, séparant les belligérants.
— Calmez-vous ! hurla un agent. Plus de violence ici ou c’est l’exclusion !
Peu à peu, l’amphithéâtre retrouva son calme, mais le regard de Sessou croisait encore ceux pleins de défi.
Naeli s’approcha de lui, la voix basse :
— Fais attention, Sessou. Ici, ce n’est pas juste un campus. C’est une arène.
Sessou hocha la tête, plus déterminé que jamais.
Chapitre 17 – Entre colère et vérité
Ils marchaient en silence, sortant du bâtiment principal. L’air était lourd, et la tension de l’affrontement flottait encore autour d’eux. Mariano brisa le silence.
— Tu sais que t’aurais pu éviter ce coup de pied… hein ?
Sessou s’arrêta et tourna la tête vers lui, un peu agacé.
— Ils m’ont cherché, Mariano. Ils pensent que parce qu’on ne fait pas trop de bruit, on est faibles. Je pouvais pas juste rester là, comme un pion.
Mariano sourit faiblement.
— Et t’as frappé comme un vrai cobra. Frère… t’as progressé.
Sessou détourna les yeux, plus calme.
— Mais maintenant, on est fichés. Et je sens que ce n’est que le début. Depuis qu’on est revenus de Dandata, tout me semble plus… étrange.
— T’as raison, répondit Mariano. J’ai même entendu parler d’un groupe sur le campus. Des étudiants, mais pas vraiment étudiants. Des yeux partout. Des gens qui savent des choses… même sur toi.
Sessou fronça les sourcils.
— Tu veux dire quoi ?
— Je veux dire que ce qu’on a déclenché en ramenant Bakpé… ce n’est pas passé inaperçu. Tu crois que N’toma est revenu juste pour faire la paix ? Frère… il y a un grand truc derrière. Et toi, t’es au centre.
— Et toi, t’es pas loin non plus, Mariano.
Un petit silence. Puis Mariano éclata de rire.
— T’es mon frère, Sessou. Qu’on soit au centre ou au bord, je reste avec toi. Mais promets-moi juste un truc.
— Lequel ?
— La prochaine fois que tu veux frapper quelqu’un… donne-moi juste une seconde pour filmer. Ce serait un carton sur TikTok !
Ils rirent ensemble, fatigués mais toujours soudés.
Un vent léger souffla sur le campus. Au loin, une silhouette les observait dans l’ombre d’un bâtiment.
Chapitre 18 – Un message au milieu de la nuit
Il était presque une heure du matin. Le dortoir était plongé dans un silence profond, à peine perturbé par le ronflement léger de Mariano, allongé de tout son long sur son lit, un bras pendant dans le vide. Une bouteille d’eau vide traînait à côté de ses baskets.
Sessou, lui, était encore réveillé, assis sur le lit, les jambes croisées. Il fixait l’écran de son téléphone, revoyant mentalement les événements de la journée. L’ambiance en amphi, la tension, la bagarre, puis la discussion avec Mariano. Son esprit était agité.
Soudain, une notification clignota sur son écran.
Bakpé :
Demain 15h. Terrain de Basket. On se coince là-bas. Pas de retard, Sessou.
Sessou resta figé un instant, sourcils froncés. Il relut le message trois fois.
Sessou (réponse) :
Hein ?? Docteur, c’est vous ça ? Depuis quand un prof me dit "on se coince" ? Vous êtes sûr que vous n’avez pas été remplacé par un étudiant du campus là ? 😂
Une minute plus tard, Bakpé répondit sèchement :
Bakpé :
Quand tu verras ce que j’ai à te dire, tu comprendras pourquoi je parle comme ça. Dors bien. Et viens seul.
Sessou posa lentement son téléphone, un frisson lui traversant la nuque. Il jeta un œil à Mariano qui ronflait doucement, un sourire idiot aux lèvres.
— Toi, tu dors pendant que des anciens combattants m’envoient des codes secrets…
Il se recoucha, mais son cœur battait un peu plus vite que tout à l’heure.
Chapitre 19 – Le rendez-vous au terrain de basket
Le soleil cognait fort sur Lokodji. Il était 14h52 quand Sessou, vêtu d’un t-shirt noir et d’un jean sombre, sortit de la résidence universitaire. Il ajusta son sac en bandoulière et lança un coup d’œil rapide autour de lui.
Mariano, assis sur une pierre sous un manguier, croquait une pomme.
— Tu vas vraiment y aller seul ? lui lança-t-il.
Sessou soupira.
— Le docteur a dit "viens seul", mais toi tu es un rebelle. Si tu veux suivre, fais-le discrètement.
Mariano se leva aussitôt, l’air sérieux.
— Je serai ton ombre. Si ça chauffe, je surgis comme un ninja.
— Tu regardes trop de films, bro, dit Sessou en souriant.
Ils se séparèrent à l’entrée du campus. Sessou continua à pied vers le terrain de basket, en contrebas du bloc administratif. Le terrain, entouré de vieux arbres aux feuillages denses, était presque désert à cette heure.
Il arriva pile à 15h. Le terrain était vide.
— Il m’a planté ou quoi ?
Il s’approcha du centre du terrain, posant son sac près d’un banc en béton. C’est alors qu’il vit une silhouette familière apparaître derrière les gradins : le professeur Bakpé, en tenue sportive, une casquette vissée sur la tête, lunettes fumées.
— Tu es ponctuel. C’est bon signe, dit-il en s'approchant.
— Vous voulez vraiment jouer au basket ou c’est encore un de vos trucs bizarres là ?
— Aujourd’hui, c’est plus que du sport, Sessou. C’est un test.
Sessou fronça les sourcils. Pendant ce temps, Mariano, planqué derrière un arbre à quelques mètres, observait la scène, les nerfs tendus. Il n’entendait pas ce qu’ils disaient, mais ses yeux scrutaient chaque geste.
Bakpé continua, voix basse :
— Il y a des choses que seuls certains peuvent savoir. Si tu es prêt à t'engager pour de bon dans cette voie, je dois t'en parler ici. Il ne faut pas que "leurs" oreilles nous entendent.
— Leurs oreilles ? Prof, vous parlez comme un agent secret.
Bakpé retira lentement sa casquette et le regarda droit dans les yeux.
— Ce campus cache plus qu’une simple université. Il y a des forces anciennes qui s'y affrontent depuis des décennies. Toi, Sessou, tu es l’un de ceux que le destin a choisis. Et il va falloir que tu fasses un choix. Très bientôt.
Sessou sentit un froid lui parcourir le dos malgré la chaleur.
Au même moment, Mariano, toujours en poste, sentit une présence derrière lui. Il se retourna brusquement… un craquement de brindille… quelqu’un ou quelque chose venait d’entrer dans leur zone.
Chapitre 20 – L’ombre dans les feuillages
Pendant que Sessou et le professeur Bakpé discutaient sur le terrain, Mariano, à quelques mètres de là, sentit soudain un frisson lui traverser l’échine. Derrière lui, un craquement sec. Il se retourna brusquement, les sens en alerte.
Un homme masqué, vêtu d’un sweat noir et armé d’un long couteau, s’élança sur lui.
— Qui t’envoie ?! grogna Mariano en esquivant de justesse la première attaque.
Pas de réponse. L’agresseur enchaîna une série de coups rapides. Mariano bloqua un coup avec son avant-bras, riposta avec un direct au ventre. L’homme recula mais revint aussitôt, plus agressif.
Mariano trébucha sur une racine, roula au sol, puis, dans un réflexe vif, lança une poignée de sable dans les yeux de l’assaillant. Il enchaîna avec un coup de genou bien placé.
L’homme vacilla.
Mariano en profita pour lui asséner un coup circulaire derrière la nuque. Le type s’effondra, inconscient. Le souffle court, Mariano le retourna pour voir son visage. Masqué.
— Merde… c’était quoi ce délire ?
Il attacha rapidement les mains de l’homme avec une corde trouvée non loin (un vieux filet abandonné), et le dissimula derrière les buissons, avant de retourner en direction du terrain.
Pendant ce temps, sur le terrain
Sessou fixait toujours le professeur Bakpé.
— Je vous écoute, mais tout ça me paraît tiré par les cheveux.
— Tu as le droit de douter, répondit Bakpé. Mais sache que la potion que tu portes en toi… elle attire des ennemis. D'autres la veulent. Des gens très puissants, même ici sur ce campus.
Sessou fronça les sourcils.
— Comment vous savez pour les potions ?
— Je sais plus que tu ne crois, Sessou. Et ce que tu ignores, c’est qu’un jour, il faudra choisir ton camp. Et ce jour… approche à grands pas.
Il se retourna.
— Je t’en ai assez dit pour aujourd’hui. À très bientôt.
Sans un mot de plus, Bakpé quitta le terrain en marchant calmement.
Une minute plus tard, Mariano arrive, essoufflé
— Bro !
— T’étais où ? Je t’ai vu nulle part !
— J’étais là, mais pas seul. Un gars m’a attaqué pendant que je t’observais. Il m’a sauté dessus comme un chien fou ! J’ai dû me battre, mais il était solide. Je l’ai mis KO à la fin.
— Quoi ?! Sérieux ?
— Il avait un couteau. Je crois qu’il voulait pas qu’on vous écoute. Et il avait un masque. J’ai pas vu son visage.
Sessou se figea.
— Donc ce que Bakpé disait… c’était pas du bluff.
— Ce vieux en sait long, dit Mariano en jetant un regard vers l’endroit où Bakpé avait disparu. Et j’ai un mauvais pressentiment. On est dans un truc beaucoup plus grand que ce qu’on pensait.
Chapitre 21 – Le masque est tombé… ou presque
Le soleil avait déjà entamé sa descente lorsque Sessou et Mariano retournèrent discrètement dans les buissons derrière le terrain. Le campus commençait à se vider. Quelques étudiants passaient au loin, sans prêter attention aux deux silhouettes tendues qui avançaient à pas feutrés.
— C’est là… murmura Mariano. Juste derrière ce bananier.
Il écarta les feuilles.
Vide.
— Hein ?! s’écria-t-il en reculant. C’est pas possible ! Il était ici… ligoté !
Sessou s’approcha. Il observa le sol. Les traces de lutte étaient encore visibles : empreintes de chaussures, feuilles froissées… et des morceaux du filet qu’avait utilisé Mariano pour attacher l’homme.
— Regarde, dit Sessou. Le filet a été découpé net.
— Il s’est échappé ? Non… quelqu’un l’a libéré.
Ils se regardèrent, un brin inquiets.
Sessou ramassa un petit objet tombé dans l’herbe. Un pendentif métallique en forme d’œil fermé.
— C’est tombé de lui ? demanda Mariano.
— Je crois bien… Ça me rappelle quelque chose. Mon grand-père me parlait souvent de ce symbole. Un œil fermé, ça signifie le silence imposé. C’est un ancien emblème utilisé par certaines confréries secrètes.
Mariano jura entre ses dents.
— Ce n’était pas un simple bandit. C’était un envoyé.
— Oui… et le professeur Bakpé savait qu’on allait être observé. Il a parlé trop fort exprès. Comme s’il voulait qu’on nous écoute… ou qu’on nous attaque.
Ils restèrent silencieux un moment.
— On fait quoi maintenant ? demanda Mariano.
— On va devoir se rapprocher de N’toma. Lui seul peut nous aider à décoder ce symbole… et à comprendre ce que ce Bakpé cache vraiment.
— Et s’il est lui aussi dans le coup ?
— Alors il faudra qu’on soit plus malins. Et plus prudents.
Mariano hocha la tête.
— C’est officiel, bro. On n’est plus dans une histoire de campus tranquille.
— Ouais. Bienvenue dans le vrai monde.
Chapitre 22 – L’antre de N’toma
Le ciel de Lokodji s’assombrissait à mesure que Sessou et Mariano avançaient à travers les ruelles étroites derrière le campus. Ils s’étaient couverts d’un pagne long, pour passer inaperçus. Peu de gens savaient où se trouvait la maison de N’toma. Certains disaient qu’il vivait dans les marécages, d’autres dans une vieille case derrière les collines rouges.
Mais Sessou, lui, savait.
Son grand-père le lui avait dit : "Quand viendra le temps, tu marcheras entre le feu et la glaise, et tu trouveras celui qui garde la potion du silence."
Ils atteignirent un sentier sablonneux, encadré de grosses pierres noires. Mariano s’arrêta, mal à l’aise.
— C’est moi ou l’air est devenu plus lourd ici ?
— Tu ressens l’énergie. C’est normal, dit Sessou. On entre dans un périmètre sacré.
Ils avancèrent. Une case en argile rouge se dessinait à l’horizon, au milieu d’un bosquet d’arbres aux feuilles brillantes. Une odeur forte de plantes et de bois brûlé envahissait l’espace. Un silence pesant régnait.
Un vieil homme assis devant la case les attendait déjà.
Il portait un pagne blanc noué à la taille, le torse nu, les yeux fermés. À côté de lui, une marmite fumait lentement. Il leva la main avant même qu’ils n’ouvrent la bouche.
— Sessou. Mariano. Approchez.
Ils s’arrêtèrent net.
— Tu nous attendais ? demanda Mariano, surpris.
— Le feu m’a averti, répondit N’toma calmement. Et l’odeur du métal ancien a parlé bien avant vous.
Il désigna le pendentif que Sessou tenait encore.
— Vous êtes en danger. Ce symbole est celui de l’Œil Cadenassé, une secte qui manipule les mémoires et contrôle les consciences.
— Qui l’envoie ? interrogea Sessou.
— Ceux qui veulent réveiller les forces mortes pour les utiliser. Ton sang, Sessou, leur fait peur. Et la résurrection de Bakpé… les a alertés.
— Mais comment ils ont su ? demanda Mariano.
— Il y a un traître quelque part autour de vous.
Le silence tomba comme une lame.
— Je vais vous préparer une potion de lucidité. Elle vous aidera à voir clair, et à sentir les intentions autour de vous, annonça N’toma. Mais attention… vous ne devez pas l’utiliser à la légère.
— Et Bakpé ? demanda Sessou. Peut-on lui faire confiance ?
N’toma fixa Sessou droit dans les yeux.
— Bakpé... est un homme hanté par un passé qu’il cache trop bien. Mais il n’est pas votre ennemi. Pas encore.
Chapitre 23 – Riz, Spaghetti et Soupçons
Le bruit des cuillères et des rires étudiants emplissait le petit resto du campus. La télé suspendue au mur passait un vieux clip ivoirien. À une table du fond, Sessou et Mariano étaient assis, côte à côte.
Mariano, les manches retroussées, mangeait du riz au poisson, les yeux à moitié fermés de plaisir.
— Hmmm… Bro, ce riz est trop bon. Franchement, après les coups de pied d’hier, c’est ça qu’il me fallait.
Sessou sourit en tournant ses spaghettis dans l’assiette.
— Je croyais que t’étais plus sauce que riz.
— Je suis sauce de tout, répondit Mariano en rigolant. Surtout quand y’a pas de problème à l’horizon. Mais là…
Il reposa sa cuillère. Son regard devint plus sérieux.
— Tu crois vraiment que quelqu’un autour de nous est complice ? Que quelqu’un dans notre cercle les renseigne ?
Sessou hocha la tête lentement.
— N’toma ne dit jamais les choses pour rien. Il ressent les liens invisibles. Et moi aussi, depuis quelques jours, je sens que… y’a quelque chose qui ne colle pas.
— Tu penses à Bakpé ?
— Non, répondit Sessou après une petite pause. Bakpé a ses secrets, c’est vrai. Mais j’ai pas vu la peur dans ses yeux quand il m’a parlé. Plutôt un genre de culpabilité… ou d’urgence.
Mariano prit une gorgée d’eau glacée.
— Donc on fait quoi ? On reste tranquilles et on attend que le serpent sorte de son trou ?
Sessou sortit de sa poche une petite fiole au bouchon tressé. La potion de lucidité. Elle brillait d’un léger reflet vert.
— On ne l’ouvre que quand c’est nécessaire. Trop tôt, et on ne verra que ce qu’on soupçonne déjà. Trop tard, et on sera peut-être morts.
— Ok... Donc on reste à l’écoute, répondit Mariano. Et si quelqu’un tousse bizarrement dans notre dos, on le regarde avec les yeux de panthère.
Sessou sourit.
— Exactement.
Un silence agréable s’installa. Le genre de silence où chacun digère autant sa nourriture que ses pensées.
Mariano reprit sa cuillère :
— Mais entre nous, bro… si un jour je commence à faire des trucs bizarres, t’hésite pas à m’arroser avec la potion hein.
— T’inquiète. Et toi, si je commence à parler tout seul dans la nuit…
— Je t’éclate avec une casserole, promit Mariano avec un clin d’œil.
Ils rirent tous les deux.
Mais au fond de leurs regards… quelque chose restait aux aguets.
Chapitre 24 – La Réponse de l’Héritier
L’amphi 3 était à moitié plein. Le ventilateur au plafond tournait paresseusement, brassant plus de chaleur que d’air. Mariano et Sessou arrivèrent discrètement, quelques minutes avant le début du cours.
Ils prirent place au milieu, deux rangées derrière la fille que Sessou avait sauvée des bandits. Elle lui lança un regard rapide, puis un petit sourire. Sessou répondit avec un hochement de tête timide.
Le professeur entra, vêtu d’une chemise blanche immaculée, un marqueur bleu en main. Il jeta un coup d’œil à la salle.
— Bien. Nous reprenons notre chapitre sur les dynamiques sociales et les tensions invisibles dans les groupes humains. Ouvrez vos polycopies page 42.
La voix du prof était ferme, mais posée. Il écrivait des schémas complexes au tableau, expliquant comment certaines tensions sociales se cachaient dans les non-dits, les alliances de façade, les jeux de pouvoir.
Puis il s'arrêta.
— Une question. Quelqu’un peut-il me dire ce qui différencie une tension apparente d’une tension latente dans une structure communautaire ?
Silence.
Personne ne bougeait. Certains évitaient le regard du prof. D’autres tournaient rapidement les pages du cours.
Sessou leva la main.
Plusieurs têtes se tournèrent aussitôt.
Le professeur l’observa avec un léger sourire surpris.
— Oui, jeune homme ?
Sessou se leva calmement.
— Une tension apparente se manifeste par des conflits visibles : disputes, divisions, ruptures. Tandis qu’une tension latente est plus insidieuse. Elle ne se voit pas directement, mais elle circule. Elle attend un élément déclencheur pour exploser. Et souvent, c’est celle-là la plus dangereuse, parce qu’elle ronge en silence.
Silence dans l’amphi.
Le professeur le fixa un instant, puis hocha la tête lentement.
— Très bonne réponse. Vous vous appelez comment ?
— Sessou.
— Eh bien, Sessou… vous venez d’illustrer à la perfection ce que certains étudiants ne comprennent qu’à la veille de l’examen. Bravo.
Quelques camarades murmurèrent. Certains hochèrent la tête d’admiration. D'autres, un peu jaloux, croisèrent les bras.
Mariano lui donna un léger coup de coude en souriant.
— Hééé bro, tu veux devenir major ou quoi ?
Sessou répondit avec un demi-sourire, mais à l’intérieur… une chaleur étrange grandissait. Ce n’était pas de l’orgueil. Plutôt… un sentiment d’alignement. Comme si tout commençait à prendre sa place.
Il ne le savait pas encore, mais cette réponse allait faire parler de lui dans les couloirs du campus…
Chapitre 25 – Une approche inattendue
Le cours venait de se terminer. Les étudiants se levaient lentement, certains commentant la performance de Sessou. D’autres passaient devant lui en silence, mais avec un regard chargé d’admiration ou de curiosité.
Dans les couloirs, Sessou et Mariano marchaient côte à côte, parlant doucement de la question du prof.
— Tu l’as cloué, frère. Je te jure, j’ai cru que tu allais même corriger le prof, hein, dit Mariano en riant.
— Je parle pas souvent… mais j’écoute beaucoup, répondit Sessou calmement.
Soudain, une voix féminine les interrompit.
— Excusez-moi… Sessou ?
Ils se retournèrent. C’était la même fille que Sessou avait sauvée l’autre jour, dans une autre tenue cette fois : une robe verte sobre, mais élégante. Ses yeux brillaient d’une sincérité rare.
— Salut… dit-elle en s’approchant. Je voulais juste te dire merci. Pas seulement pour ce jour-là. Mais aussi pour tout à l’heure. Ce que tu as dit… m’a vraiment parlé.
Sessou, un peu surpris, sourit poliment.
— Merci… je m’appelle Sessou, et lui, c’est Mariano.
— Enchantée. Moi c’est Djelila.
Mariano la fixa un instant, puis donna un petit coup de coude à Sessou.
— On vous laisse faire connaissance, ou on rentre ensemble ? demanda-t-il avec un sourire moqueur.
— On rentre, répondit Sessou aussitôt, mettant fin au jeu de Mariano.
Djelila sourit, comme si elle comprenait la gêne.
— On se revoit sûrement… à bientôt.
Elle tourna les talons et s’éloigna.
— Eh Sessou ! Ça chauffe hein. La meuf elle est intéressée, lança Mariano en chuchotant, les yeux brillants.
Sessou esquissa un sourire discret, mais ne répondit pas.
Chapitre 26 – Visage masqué, vérité floue
De retour à la maison, le soir, l’atmosphère était calme. Un ventilateur tournait lentement dans un coin. Mariano, en short et débardeur, mangeait des arachides grillées en lisant des messages sur son téléphone.
Sessou, assis sur son matelas, regardait le plafond, pensif.
— Tu penses encore à la fille ? demanda Mariano, un brin taquin.
— Non. Je pense à ce gars… l’agresseur masqué.
Mariano posa son sachet d’arachides.
— Tu crois que c’était une attaque ciblée ? Ou un test ?
— J’en sais rien. Mais il était rapide. Il savait exactement comment approcher et repartir sans laisser de trace. Et surtout… il nous visait, pas Bakpé.
Mariano hocha lentement la tête.
— Tu sais… pendant que je les observais, j’ai cru entendre Bakpé mentionner quelque chose à propos d’un "ancien pacte" ou d’une mission à quatre. C’était flou. Mais ce gars masqué… il pourrait être un ancien allié devenu ennemi.
— Ou un nouveau venu… envoyé par une autre faction, ajouta Sessou.
Un silence tendu s’installa.
— On doit faire attention maintenant. Même sur le campus. S’ils ont pu s’approcher de Bakpé, ils peuvent nous viser à tout moment.
— Je vais renforcer les verrous, dit Mariano en se levant.
Sessou, lui, serra le poing.
— Et moi, je vais renforcer ma potion intérieure. On ne sait jamais quand le prochain coup tombera.
Chapitre 27 – Une nuit, un cri, une vision
Minuit.
Le dortoir était plongé dans un silence profond. Mariano dormait paisiblement, une main sur le ventre, l’autre tenant encore son téléphone éteint. De l’autre côté de la pièce, Sessou était éveillé. Il tenait la fiole de lucidité entre ses doigts.
— Juste une goutte… Pour voir clair. Pas plus.
Il l’ouvrit lentement, et but une seule goutte. Un frisson lui parcourut l’échine. Il reposa la fiole, s’allongea.
Et sombra.
Le rêve... ou la vision ?
Il se tenait au milieu d’un cercle de feu. Quatre silhouettes encapuchonnées l’entouraient, chantant dans une langue ancienne.
Au centre du cercle… une immense porte noire, couverte de symboles qu’il ne comprenait pas, mais qu’il ressentait jusque dans sa chair. Elle tremblait.
Une voix s’éleva, rauque et brisée :
— Sessou… tu portes le sang de l’Éveil. Le sang que nous voulons. Le sang que nous devons purifier.
Les flammes changèrent de couleur, devenant bleues, puis violettes.
Puis un visage apparut derrière la porte : celui de l’homme masqué. Il l’observait… les yeux rouges comme deux charbons ardents.
— Cours, Sessou. Cours… ou tu seras notre prochain réceptacle.
Sessou hurla.
Réveil brutal
— Sessou ! Hé ! Bro ! Tu cries dans ton sommeil !
C’était Mariano, réveillé par les cris.
Sessou se redressa en sueur, haletant. Les mains tremblaient, le cœur battait à tout rompre.
— Je… J’ai vu des choses. Des gens. Un cercle. Une porte. Et ce visage…
— La potion ? demanda Mariano.
Sessou hocha la tête.
— Elle fonctionne. Trop bien.
Il attrapa son téléphone. Une notification s’était glissée pendant la nuit.
N’toma :
Ils sont plus proches que vous ne le croyez. Restez discrets aujourd’hui. Quelqu’un viendra vers vous. Il ne faudra pas fuir.
Mariano lut par-dessus l’épaule de Sessou.
— Quelqu’un va venir vers nous… encore un autre danger ?
— Ou un allié inattendu.
Le lendemain matin – Campus de Lokodji
Le campus bourdonnait d’activité. Les étudiants marchaient dans tous les sens. Des affiches étaient collées sur les murs : Conférence sur les Plantes Ancestrales et Mémoire Cellulaire – organisée par le département secret des Recherches ethnomédicales – Salle 9.
Mariano fronça les sourcils.
— Salle 9 ? C’est pas celle qui est toujours fermée ?
Sessou acquiesça.
Puis, en tournant dans un couloir… ils tombèrent nez à nez avec une jeune fille aux tresses longues, habillée tout en noir. Elle les fixa intensément.
— Vous êtes Sessou et Mariano ?
Ils s’arrêtèrent.
— Oui… répondit Sessou. Et toi ?
Elle sortit une enveloppe scellée, couverte de symboles identiques à ceux vus dans son rêve.
— J’ai un message pour vous. De Bakpé… et de ceux qui étaient là avant lui.
Elle tourna les talons sans ajouter un mot.
Mariano soupira.
— Bon. Là je crois qu’on a officiellement basculé dans un autre monde.
Sessou fixait l’enveloppe. Son cœur battait plus fort.
— Ouvre-la, bro, dit Mariano.
Sessou décacheta lentement…
Chapitre 28 – La Lettre et le Secret
Le crépuscule tombait doucement sur Lokodji. Après le choc de la rencontre, Sessou et Mariano décidèrent d’attendre la fin de la conférence pour lire l’enveloppe en toute discrétion.
La Conférence – Salle 9
La salle 9 était comble, remplie d’étudiants, mais aussi de quelques professeurs. La voix grave d’un intervenant résonnait :
— «... ces plantes et potions sont le pont entre nos ancêtres et notre présent, et elles détiennent les clés de la mémoire enfouie. Ceux qui comprennent ce langage ancien peuvent influer sur le destin… »
Sessou sentit ses doigts s’agripper à l’enveloppe dans sa poche. Mariano lui lança un regard.
— Plus tard, bro.
La Lecture secrète
Une fois la conférence terminée, ils regagnèrent leur chambre. Les volets fermés, la lampe de chevet allumée, ils s’assirent face à face.
Mariano respira un grand coup.
— Allez, montre-moi ce qu’on a reçu.
Sessou déchira lentement le cachet, le cœur battant.
À l’intérieur, un parchemin jauni, couvert d’une écriture fine et élégante, ainsi que des symboles similaires au pendentif.
Il lut à voix basse :
« Sessou, héritier des potions anciennes,
Le temps est venu de connaître la vérité sur tes origines.
Le chemin sera semé d’embûches, de trahisons et d’ombres,
mais aussi de lumière et d’alliés invisibles.
Ta mission dépasse le savoir et la science.
Approche-toi du lac d’Ébène à la nuit tombée.
Là, les réponses t’attendent, si tu oses. »
Mariano haussa un sourcil.
— Lac d’Ébène, ça sonne pas comme un lieu sympa.
Sessou plissa les yeux.
— Non. Mais c’est peut-être notre prochaine étape.
Un silence lourd s’installa, puis Mariano se leva.
— On dort là-dessus. Demain, on prépare le départ.
— Ouais… mais cette fois, on ne sera pas seuls.
Chapitre 29 – Préparatifs pour le Lac d’Ébène
Le soleil déclinait sur Lokodji, peignant le ciel de teintes orangées. Dans leur chambre, Sessou et Mariano examinaient une vieille carte que Sessou avait trouvée dans les archives interdites.
— Voilà, dit Sessou en pointant un petit point noir, c’est le lac d’Ébène. À trois heures de marche d’ici, au-delà de la forêt dense.
— Trois heures à pied, ça va être chaud, dit Mariano en vérifiant son sac, où il avait glissé une machette et une gourde.
— On doit être prêts à tout. J’ai pris des herbes que N’toma m’a données pour la route.
— Et la potion de lucidité ?
— Je la garde pour le moment où ça deviendra dangereux.
Un silence s’installa.
— Tu crois qu’on va vraiment y trouver des réponses ?
— J’espère. Sinon, tout ça n’aura servi à rien.
Mariano hocha la tête.
— On doit être prudents. Si le traître est déjà sur le campus, on peut pas savoir qui nous suit.
— Demain à la tombée de la nuit, on part. Prépare-toi.
— Compte sur moi, bro.
Ils se serrèrent la main avec une détermination nouvelle.
Chapitre 30 – Nuit agitée et départ dans l’ombre
La nuit tombait lentement sur Lokodji. Dans la chambre étroite, la lampe faiblissait, projetant des ombres dansantes sur les murs.
Sessou, allongé, tournait et retournait sans trouver le sommeil. La potion de lucidité bouillonnait encore dans son corps, agitant ses pensées.
Les rêves
Dans ses rêves, il revit le cercle de feu, les quatre silhouettes encapuchonnées chantant autour de la porte noire. Mais cette fois, il y avait une voix nouvelle, douce et claire :
— « Sessou… la vérité est plus proche que tu ne le crois. Le lac t’attend. Mais méfie-toi des regards qui te suivent. »
Un visage apparut dans le feu, celui d’une femme au regard perçant, une lumière étrange émanait d’elle.
Puis, brusquement, le feu s’éteignit. Une main invisible l’attrapa, et il se réveilla en sursaut.
Le départ
Mariano était déjà réveillé, préparant ses affaires. Il regarda Sessou, inquiet.
— Tu vas bien ?
— Oui… juste un mauvais rêve.
Ils quittèrent la chambre en silence, prenant soin de ne réveiller personne.
Dans les rues calmes, l’air était frais. Ils marchaient côte à côte, le sac chargé, vers la sortie du campus.
Le cœur de Sessou battait fort, chaque pas le rapprochant du lac mystérieux.
Chapitre 31 – Le lac d’Ébène
Le chemin avait été long, sinueux, bordé d’arbres aux feuilles sombres qui semblaient murmurer des secrets oubliés. À l’horizon, une lumière étrange scintillait. Ils approchèrent enfin d’une vaste étendue d’eau noire, tranquille comme la mort.
— C’est… ça ? demanda Mariano, la voix basse, le regard fixé sur la surface du lac.
— Oui, murmura Sessou. Le lac d’Ébène.
Aucune odeur, aucun bruit. Même les grenouilles semblaient fuir cet endroit. Ils s’approchèrent doucement, traversant une vieille barque à moitié dissimulée dans les roseaux.
Mais à peine avaient-ils mis pied sur l’eau que l’atmosphère changea.
Des brumes s’élevèrent soudain du lac.
Puis, dans un clapotement glacial, quatre silhouettes jaillirent des eaux. Leurs corps étaient recouverts d’armures noires. Leurs visages dissimulés sous des masques d’os. Des guerriers d’un autre temps.
— Intrus ! gronda l’un d’eux. Nul ne pénètre le sanctuaire d’Ébène sans y laisser son sang.
Ils dégainèrent des lames noires comme la nuit. L’un d’eux bondit vers Mariano.
— Garde-toi ! cria Sessou.
Le combat éclata au beau milieu du lac, l’eau éclaboussant de chaque coup. Mariano esquivait avec agilité, frappait net. Sessou, lui, ouvrit son sac et saisit une fiole rouge. Il l’éclata sur sa main, et sa peau brilla d’un éclat verdâtre.
Il se jeta dans la mêlée.
L’eau elle-même semblait vouloir les engloutir. Les guerriers étaient puissants, vifs, surnaturels. Mais Sessou, armé de sa ruse et de sa potion, toucha l’un des adversaires à la gorge. Une vapeur noire s’échappa. Le guerrier tomba dans l’eau, dissous.
— Ce ne sont pas des hommes, cria Mariano.
Mais un cri strident retentit. Les trois autres restèrent figés un instant. Puis, lentement, ils s’agenouillèrent… et disparurent dans un brouillard noir.
Essoufflés, trempés, Sessou et Mariano atteignirent une plateforme cachée derrière une muraille rocheuse, de l’autre côté du lac.
— Tu crois que c’était… un test ? demanda Mariano.
— Probablement. Et je crois qu’on vient d’ouvrir une porte.
Devant eux, un escalier de pierre descendait lentement dans les entrailles de la terre, où brillait une faible lumière bleue.
Chapitre 32 – Les Profondeurs d’Ébène
Les marches étaient glissantes, humides. À chaque pas, une tension invisible serrait les poitrines de Sessou et Mariano. Le silence était pesant, et seule leur respiration résonnait contre les parois sombres du souterrain.
Ils descendirent pendant de longues minutes.
Puis… une salle s’ouvrit devant eux.
Un dôme immense, creusé dans la roche, baigné d’une lumière bleue phosphorescente. Au centre, une immense bibliothèque. Pas des livres ordinaires, non. Des rouleaux, des grimoires de cuir noir, des codex attachés par des chaînes. Une inscription ancienne gravée en lettres rouges :
"Le savoir n’est pas destiné à tous. Mais à ceux qui osent survivre à la vérité."
Mariano s’approcha d’un piédestal où un livre s’ouvrait tout seul, page par page. Des images de potions interdites, d’anciens rituels, et de N’toma jeune, apparaissaient.
— Regarde, souffla Sessou. On dirait que cette bibliothèque est liée à lui.
Mais à peine avait-il touché un des rouleaux que le sol vibra.
Un craquement sinistre.
— Cours ! hurla Mariano.
Des pointes surgirent du sol, des chaînes tombèrent du plafond. Les murs commencèrent à se refermer lentement. Le piège était lancé.
Sessou brandit une fiole verte et la lança contre une fissure du mur. Une explosion légère fit sauter une partie du mécanisme. Ils coururent, sautèrent par-dessus un couloir effondré et parvinrent à ressortir de justesse par l’escalier.
Derrière eux, tout s’effondra.
Essoufflés, blessés, ils regagnèrent la rive du lac.
— On a ce qu’il faut, dit Sessou, serrant dans sa main un parchemin protégé dans une fiole de verre. Ce qu’on a vu là-bas… ça peut changer tout ce qu’on sait sur Lokodji.
— On rentre au campus ? demanda Mariano, épuisé.
— Oui, on a encore trop de choses à comprendre.
Scène de retour à Lokodji
La nuit était tombée lorsqu’ils regagnèrent enfin les quartiers proches du campus. Les lampadaires grésillaient. L’air sentait le goudron et l’herbe mouillée.
Ils n’avaient pas encore franchi le portail principal que Mariano dit, en souriant :
— Une simple journée tranquille d’étudiants, hein ?
Sessou rit.
— Et demain, cours de botanique mystique avec le Professeur Gbassi.
Ils entrèrent. Mais une ombre, derrière un arbre, observa leur arrivée… silencieuse.
Chapitre 33 – Le Professeur au Regard de Sève
L’amphithéâtre de botanique était plus vert que d’habitude. Des feuilles suspendues au plafond. Des plantes aux formes étranges sur les bureaux. Et un silence pesant.
Les étudiants étaient là, mais le professeur, lui, était encore invisible.
Jusqu’à ce qu’il entre… sans bruit.
Un homme longiligne, vêtu d’un long manteau beige tâché de mousse, avec des lunettes rondes teintées de vert. Son regard, perçant, semblait lire dans chaque esprit. Il s’arrêta au centre, sans saluer.
— Je suis le professeur Mênon. Botanicien, phytomancien, alchimiste de la sève. Je ne suis pas là pour vous apprendre le nom des fleurs… mais pour savoir si vous méritez de connaître leur vérité.
Un frisson parcourut l’amphi.
— Prenez une feuille. En cinq lignes, dites-moi ce que vous savez sur l’"herbe du silence", et ce que vous feriez si vous la trouviez au bord d’un cadavre encore tiède.
Un murmure parcourut la salle.
Sessou se pencha vers Mariano.
— C’est quoi ce cours de botanique ? On dirait une enquête policière magique…
— Écris vite, avant qu’il ne vienne t’arracher l’idée du cerveau, répondit Mariano en souriant nerveusement.
Chacun rédigea son devoir avec plus d’intuition que de science. Mênon passa entre les rangs, ramassant les copies une à une.
Quand il arriva devant Sessou, il s’arrêta.
— Toi… tu as déjà vu cette herbe. Pas vrai ?
Sessou le fixa, troublé.
— Je vous demande pardon ?
— Tu comprendras plus tard, dit-il simplement, avant de prendre sa copie et continuer sa collecte.
La cloche sonna. Fin du cours.
Scène – En route vers le dortoir
Mariano et Sessou marchaient côte à côte dans l’allée pavée du campus. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas.
— Sessou, je crois que ce prof est pas net… Il m’a regardé comme si j’étais un insecte.
— Il a dit que j’avais déjà vu cette plante… Tu penses qu’il sait pour notre passage au lac ?
— Peut-être. Ou peut-être qu’il est là pour surveiller quelque chose. Ou quelqu’un.
Ils passèrent devant la cafétéria, puis bifurquèrent vers leur dortoir.
— Tu crois qu’il fait partie du même cercle que Bakpé ?
— S’il l’est pas… il est peut-être pire, murmura Sessou.
Ils montèrent les marches du bâtiment C, direction chambre 317, sans savoir que le devoir qu’ils venaient de rendre allait changer le cours de leur formation.
Chapitre 34 – Nourriture et Notification
Dans le petit restaurant en bas du bloc universitaire, Mariano et Sessou s’étaient installés à leur table habituelle. Devant eux : un grand plat de riz sauce graine pour Mariano, et un spaghetti bien pimenté pour Sessou. Les assiettes fumaient, et le bruit des fourchettes et cuillères battait le rythme.
— Frère, tu sais que cette sauce graine a le goût du village, hein ?, dit Mariano la bouche pleine.
— Toi, c’est ton estomac qui t’a envoyé en mission ici ou bien c’est pour étudier ?, répondit Sessou en rigolant.
Un silence bref. Puis les deux sortent leur téléphone en même temps.
Notification WhatsApp : Groupe Promo Biologie UL
Chef de Classe : "Salut à tous, n’oubliez pas qu’il n’y a pas cours demain. Prof indisponible."
Mariano lit… puis s’arrête net.
Il regarde Sessou, ses yeux brillent.
Il saute de sa chaise avec enthousiasme :
— Wéééééééééééééééééééééééé ! Pas cours demain ! Merci Seigneur !
Il fait presque tomber sa cuillère au passage.
Sessou lève les yeux au ciel en continuant de manger.
— Regardez-moi ce flemmard… Heureusement que tu n’es pas un djandjou. Sinon tu finirais avec toutes les coccinelles de la FAC.
Mariano éclate de rire, tape la table :
— Atassaaa !!! Nourriture is love, mon frère. Nourriture is priorité ! Les coccinelles n’ont qu’à me suivre jusqu’au plat, hein.
Ils rigolèrent encore, attirant l’attention de quelques autres étudiants. Mais dans cette chaleur amicale et ce moment suspendu, ni l’un ni l’autre ne pensait à la suite… pourtant, l’absence de cours allait justement laisser la place à un autre genre de leçon.
Chapitre 35 – Une équipe se dessine
Le soleil déversait sa lumière dorée sur le terrain poussiéreux de l’université. Ce jour-là, aucun cours ne venait troubler la paix. Pas de profs, pas d’amphis bondés, juste la liberté. Et quoi de mieux qu’un match improvisé pour occuper une matinée libre ?
Sessou et Mariano marchaient tranquillement près des gradins quand quatre gars s’approchèrent, en short et crampons déjà aux pieds.
— Hé les gars !, lança l’un d’eux.
— Vous ne voulez pas jouer avec nous ? Il nous manque deux pour faire six contre six.
Mariano regarda Sessou.
— Toi tu es prêt ?
— Je suis toujours prêt, répondit Sessou avec un sourire.
Quelques minutes plus tard, les deux amis avaient enfilé des t-shirts de rechange et rejoignaient les autres sur le terrain. Le ballon roula, les appels se multiplièrent, et bien vite la poussière volait dans l’air au rythme des dribbles et des cris.
Mariano se révéla très vif au poste d’attaquant, tandis que Sessou, au milieu de terrain, distribuait les passes avec une précision étonnante. À plusieurs reprises, ils combinèrent parfaitement pour marquer des buts. Même les autres étudiants commencèrent à crier leurs noms en riant :
— Sessouooooo ! Toi tu caches ça où ?!
— Mariano, l’homme des retournés !
Après près d’une heure de jeu intense, les deux équipes s’assirent à l’ombre d’un arbre, tous essoufflés mais heureux.
— Franchement, vous deux vous jouez comme si vous vous connaissez depuis toujours, lança l’un des joueurs, un grand gars au teint clair et à la coupe afro.
— On vit ensemble, on mange ensemble, on discute ensemble. Faut bien qu’on joue bien ensemble, répondit Mariano en rigolant.
— Si vous êtes chauds, on peut créer une vraie petite équipe hein, dit un autre.
— Rien que pour les matchs interfac, ou les petits tournois internes.
Sessou prit une gorgée d’eau et regarda Mariano.
— Et si c’était le début d’une vraie bande solide ?
Mariano sourit, ses yeux brillants malgré la sueur :
— Moi je suis partant. Tant qu’il y a ballon et amitié, je suis là.
Ils échangèrent alors leurs numéros et fixèrent un autre rendez-vous : même terrain, même heure, semaine prochaine.
Ce jour-là, sans vraiment le savoir, Sessou et Mariano n’avaient pas juste joué au foot.
Ils venaient de poser les bases d’un nouveau cercle. Et ce cercle allait compter dans les épisodes à venir…
Chapitre 36 – Une pause dans la ville
Les klaxons résonnaient au loin. Les vendeuses ambulantes vantaient leurs beignets, leurs gobelets de jus glacé, et leurs portables d’occasion accrochés à des cordes. Lokodji était fidèle à elle-même : vivante, bruyante, chargée de mouvements.
Sessou et Mariano marchaient côte à côte sur une ruelle bordée de petites boutiques.
— Bro, je sais pas si t’as remarqué, dit Sessou en mâchant un chewing-gum, mais les profs de cette année ne jouent pas du tout. Ils enchaînent les devoirs, les notes surprises, les contrôles...
— Et moi qui croyais que la fac c’était la liberté !, répondit Mariano en secouant la tête. Tu vois le prof de bio là… celui qui nous a donné le devoir de six pages ? Même ma main me déteste maintenant !
— Ce prof-là ? Il a juste une tête de vampire qui boit la sueur des étudiants, ironisa Sessou en souriant.
Ils passèrent devant un kiosque, saluèrent un vendeur de galettes, et continuèrent leur marche.
— Tu sais ce que je pense ?, reprit Mariano en ajustant sa casquette. On devrait organiser notre propre rythme. Genre : étude le matin, sport le soir, détente la nuit.
— Et les potions ? Les recherches avec Bakpé ?, demanda Sessou en le regardant.
Mariano leva les yeux au ciel :
— Aïe ! Voilà là où toi tu compliques les choses. On peut pas vivre comme tout le monde ?
— Toi-même tu sais que non, répondit Sessou, un peu plus sérieux. On n’est plus juste des étudiants ordinaires. Entre les messages codés, les attaques, les secrets…
Mariano hocha lentement la tête.
— C’est vrai. Et c’est ça qui me fait parfois peur. Tu crois que tout ça va s’arrêter un jour ?
Sessou s’arrêta, observant le va-et-vient d’un taxi-moto qui klaxonnait pour forcer le passage.
— Je sais pas. Mais ce que je sais, c’est que tant qu’on est ensemble… on fera face.
Un silence complice les lia un moment. Puis Mariano tapota l’épaule de Sessou.
— Allez viens. On va s’acheter du pain au thon là-bas. Ça c’est un vrai plan d’avenir.
Ils rirent, prirent une bifurcation vers une petite boulangerie, et continuèrent leur après-midi comme deux frères dans une ville qui cache bien des secrets…
Chapitre 37 – Embuscade sur le retour
Le soleil déclinait lentement sur Lokodji, projetant de longues ombres dorées sur le bitume. Après leur promenade en ville, Sessou et Mariano reprenaient calmement le chemin du campus. Ils marchaient d’un pas tranquille, échangeant des plaisanteries, une baguette au thon entamée à la main.
Mais au détour d’un petit carrefour à moitié désert, leur insouciance prit fin.
— Eh vous deux là ! cria une voix rocailleuse derrière eux.
Ils s’arrêtèrent net. Cinq hommes armés de couteaux et de barres de fer surgissaient des côtés de la ruelle. Leurs visages étaient partiellement couverts de bandanas sombres.
— Donnez-nous vos téléphones et vos sacs, vite. Y a pas de discussion ici, lança celui qui semblait être le chef.
Sessou jeta un regard rapide à Mariano. Ils n’avaient ni le temps ni l’espace pour fuir.
— C’est le moment de briller, frère, murmura Mariano, en posant son sac au sol.
Le premier bandit s’élança vers eux. Mariano esquiva habilement, pivotant sur lui-même, et lui asséna un violent coup de genou dans le ventre. Le voleur tomba à genoux, grognant de douleur.
Un autre tenta d’attaquer Sessou, mais ce dernier recula rapidement, sortit une petite fiole de sa poche et l’ouvrit d’un geste net.
— Que la poudre du Voile m’offre un abri ! murmura-t-il.
Il jeta une pincée dans l’air. Instantanément, un épais brouillard bleuâtre se répandit dans toute la ruelle, recouvrant tout sur plusieurs mètres. Les bandits toussaient, aveuglés.
— Mariano, suis-moi ! Par ici ! cria Sessou.
Les deux amis zigzaguèrent dans la brume, frappant au passage un autre agresseur désorienté. Leurs pas résonnaient dans le silence surnaturel du nuage magique.
Quelques secondes plus tard, ils débouchèrent sur une route plus éclairée, loin de la ruelle. Le brouillard s’évaporait peu à peu derrière eux.
Essoufflés, ils ralentirent enfin la cadence.
— T’as vu ça, Sessou ?! haleta Mariano en riant malgré lui. C’était quoi cette fumée ? On aurait dit une scène de ninja !
— Une vieille formule de Kpankon, répondit Sessou en rangeant la fiole vide. Mon père disait qu'elle servait à cacher ses pas aux mauvais esprits… ou aux mauvais hommes.
Ils arrivèrent enfin devant le portail du campus. La sécurité les laissa entrer sans poser de questions.
Une fois dans le dortoir, Mariano s’écroula sur le lit.
— Bro, c’est officiel. On ne peut même plus marcher tranquilles dans cette ville !
— C’est peut-être pas juste la ville… C’est nous qu’ils cherchent maintenant, murmura Sessou, pensif.
Chapitre 38 – La veille de la vérité
De retour dans leur chambre, Sessou et Mariano avaient enfin retiré leurs chaussures poussiéreuses. Le ventilateur au plafond tournait lentement, poussant un air tiède et légèrement bruyant dans la pièce.
Mariano était affalé sur son lit, les bras croisés derrière la tête, les yeux fixés au plafond.
— Demain ce prof-là va partager nos copies, dit-il d’un ton traînant. Je ne sais même pas combien j’aurai…
Sessou, assis sur sa chaise, feuilletait paresseusement un manuel de botanique. Il leva les yeux, un petit sourire au coin des lèvres.
— T’as écrit quoi dans ton devoir ?
— J’ai mis “les plantes aiment le soleil, mais pas trop non plus”, et j’ai développé avec inspiration ! répondit Mariano en haussant les épaules.
— Inspiration hein ? Espérons qu’il soit sensible à ton style !
— Toi t’es tranquille, hein ? Avec ta mémoire de sorcier, tu dois avoir écrit un livre entier !
— Je me suis contenté de deux pages… Mais j’ai essayé d’être précis.
Un silence s’installa. Les lumières du dortoir étaient tamisées. Dehors, on entendait les bruits lointains d’une moto passer, quelques étudiants discuter, puis plus rien.
— Sessou, reprit Mariano, un ton plus sérieux dans la voix, tu penses qu’on est en danger ?
— Oui, répondit Sessou sans détour. Mais on est préparés. Et surtout, on est ensemble.
— Hum. Tant que t’as ta poudre magique et que j’ai mes bras, on peut battre tout Lokodji si c’est nécessaire !
— C’est pour ça qu’on se repose ce soir. Demain, y a pas que les notes. On doit être prêts à tout.
Ils échangèrent un dernier regard complice, puis chacun tira sa couverture. La lumière fut éteinte. Et malgré la chaleur, malgré les doutes, malgré la menace qui rôdait… ils s’endormirent paisiblement.
Le lendemain les attendait, avec ses copies… et peut-être bien plus encore.
Chapitre 39 – Une copie, une surprise
Le soleil s’était levé timidement sur Lokodji, lançant ses rayons à travers les vitres de l’amphi. Les étudiants, à moitié réveillés, bavardaient en attendant l’arrivée du nouveau professeur de botanique. Sessou et Mariano étaient assis côte à côte, chacun un peu tendu, chacun dans ses pensées.
La porte s’ouvrit enfin. Le professeur entra, vêtu d’un long boubou vert foncé. Silencieux. Un regard perçant. Sa barbe poivre et sel et sa démarche lente imposaient le respect.
— Bonjour à tous, dit-il calmement. Voici vos devoirs. Certains ont fait des efforts, d’autres… ont écrit comme s’ils s’adressaient à des plantes.
Un rire discret traversa la salle.
Il sortit une pile de copies, les yeux posés sur chaque nom.
— Djinakou Marius… 11. C’est un début.
Un étudiant leva timidement la main pour recevoir sa feuille.
— Mariano Akpo… 13.5. Original, mais il faut structurer tes idées.
— Aïe ! souffla Mariano, soulagé malgré tout.
— Sessou Kpankon… Le professeur marqua une pause. Il leva la tête, croisa le regard de Sessou. 18. C’est… propre. Très propre.
Un petit murmure se fit entendre dans l’amphi. Certains camarades se retournèrent vers Sessou, étonnés. Mariano donna un léger coup de coude à son ami :
— Champion de la plante !
Sessou sourit, sans trop réagir.
Le professeur reprit :
— Pour les notes complètes, passez me voir après le cours. Certains points ne peuvent être expliqués que de vive voix.
Le cours commença, mais l’ambiance avait changé. Une tension planait : admiration pour Sessou, jalousie pour certains. Mais surtout, dans les yeux du professeur, il y avait autre chose… une sorte de regard insistant, comme s’il voulait dire à Sessou : Je sais qui tu es…
Chapitre 40 – Le prix de la lumière
Les étudiants sortaient peu à peu de l’amphi, certains en silence, d'autres en groupes, riant ou décompressant. Sessou et Mariano marchaient tranquillement dans le couloir central. La discussion allait bon train sur les notes, les plantes, et même sur le mystérieux professeur.
Mais soudain, quatre étudiants bloquèrent le passage devant eux. Des gars qu’ils voyaient souvent traîner au fond des classes, peu assidus, mais toujours prêts à faire du bruit.
L’un d’eux, grand, au regard dur, s’avança d’un pas.
— Donc c’est toi l’intello, hein ? Monsieur 18/20… dit-il en regardant Sessou de haut.
— Je n’ai volé la note de personne, répondit Sessou calmement.
— Mais tu te la racontes ! Tu crois que tu nous dépasses ? Viens on va tester tes muscles maintenant. Tu nous dois bien ça.
— C’est vous qui cherchez hein, lança Mariano, le regard déjà noir.
— Tais-toi le clown !, grogna un autre en se tournant vers lui.
Un coup de poing fusa vers Sessou, mais il esquiva d’un pas vif. Le combat éclata.
Sessou donna un coup de genou au ventre du premier, puis un revers rapide à un second qui voulait le prendre de dos. Mariano, lui, se rua sur un autre, le plaqua contre le mur, lui donna deux coups bien placés avant de le faire tomber.
— Vous croyez que c’est l’arène ici ?, lança Mariano en repoussant un dernier qui venait par-derrière.
Un attroupement se forma rapidement. Des cris, des téléphones sortis pour filmer. Mais avant que la sécurité n’arrive, Sessou sortit une minuscule graine de sa poche, la pressa discrètement entre ses doigts, et soudain… une odeur épaisse de plante écrasée s’échappa, suffocante. Le petit groupe de curieux recula instinctivement.
— On dégage !, lança Mariano. Vite, Sessou !
Les deux amis prirent un couloir latéral, puis une autre sortie, et disparurent dans la foule du campus.
Chapitre 41 – À chaque victoire son prix
De retour dans leur chambre, Sessou et Mariano verrouillèrent la porte derrière eux. Le silence régnait quelques secondes, interrompu seulement par leurs respirations encore rapides.
Mariano s’écroula sur son lit, les bras écartés.
— Frèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèère… aujourd’hui-là on a évité le renvoi de peu !
Sessou, debout près de la fenêtre, observait le ciel.
— C’était prévisible. Depuis que j’ai répondu à la question de ce prof-là, je sentais que ça allait mal tourner.
Mariano se redressa, un peu plus calme.
— Tu penses que c’était juste la jalousie ? Ou bien ces gars sont liés à quelque chose de plus profond ?
— Je ne sais pas. Mais de plus en plus, j’ai l’impression que tout ce qui nous arrive n’est pas que le fruit du hasard.
Il s’assit sur son lit, en face de Mariano.
— Tu te souviens du jour où on a trouvé le nom de N’toma dans les archives ? Depuis ce jour, on est comme suivis, testés, provoqués.
Mariano grimaça en touchant son bras gauche.
— Moi je retiens juste que les coups de poing sont de plus en plus nombreux dans cette université. Et je n’ai pas signé pour une filière boxe, hein.
Ils rirent tous les deux, brièvement, avant que Sessou ne prenne un ton plus sérieux.
— Tu sais ce que j’ai remarqué aussi ? À chaque fois qu’on est sur une piste importante… une attaque surgit. Comme pour nous détourner ou nous ralentir.
Mariano hocha la tête, pensif.
— Ça veut dire qu’on dérange. Et si on dérange… c’est qu’on est sur la bonne voie.
Il se leva pour aller chercher deux bouteilles d’eau dans le petit frigo.
— Mais demain là… j’espère qu’on va récupérer nos copies hein. J’ai pas souffert sur ce devoir de botanique pour rien.
Sessou éclata de rire.
— Tu veux voir ta note ou les fautes de ton français ?
— Frère, même si c’est 05/20, je vais l’encadrer. Le prof-là me faisait peur.
Ils trinquèrent avec leurs bouteilles.
— À nos mystères et à nos muscles !, lança Mariano.
— Et à notre avenir… qui risque d’être encore plus mouvementé.
Chapitre 42 – Copies, coups et coups du destin
Le lendemain matin, l’amphi de botanique était plein à craquer. L’ambiance était différente : tout le monde attendait la remise des copies du mini-devoir. Le professeur mystérieux, vêtu d’un grand boubou vert à motifs traditionnels, entra sans dire un mot. Il avait un regard perçant, presque intimidant.
Dès qu’il arriva au pupitre, il déposa la pile de copies et leva la tête lentement.
— Je n’ai pas l’habitude de corriger deux fois une même erreur... mais certains ici m’ont presque convaincu d’essayer, dit-il calmement, en scannant l’auditoire.
Des rires nerveux s’échappèrent dans l’amphi. Le professeur se mit à appeler les noms, un par un, distribuant les copies. Au fur et à mesure, des visages se crispèrent, d'autres s’illuminèrent. Puis il arriva à :
— Sessou S.
— Présent, répondit Sessou, la voix posée.
Il attrapa sa copie. En haut de la page : 18/20. Une annotation du professeur disait : “Excellente compréhension. Approche rare chez un étudiant de première année.”
Quelques murmures s’élevèrent dans la salle.
— Mariano T.
— Ici, chef, lança Mariano en se levant avec un large sourire.
Il reçut sa copie. 16/20. Il hocha la tête, satisfait.
— Mmmh pas mal du tout, marmonna-t-il.
Mais à peine s'étaient-ils rassis que quatre étudiants, les mêmes que ceux qui les observaient depuis la veille, se levèrent bruyamment. L’un d’eux, grand, musclé, au visage fermé, lança :
— Donc c’est l’intello là. Monsieur 18. Monsieur cerveau magique. Tu crois que tu nous dépasses ?
— Maintenant, voyons si tu peux aussi écrire une note de 18 avec tes poings, ajouta un autre.
Le professeur observait la scène sans broncher. Sessou se leva lentement.
— On peut régler ça dehors, les gars. Pas ici.
Mais à peine avaient-ils atteint la sortie de l’amphi que les quatre foncèrent sur eux. Sessou esquiva le premier coup, attrapa le poignet de son agresseur et le retourna avec force. Mariano balaya les jambes d’un autre et l’envoya au sol.
Un troisième attaqua Mariano à mains nues, mais reçut un coup de coude dans la mâchoire. Le dernier tenta d’étrangler Sessou, mais ce dernier, plus vif, activa en douce un petit sachet de poudre dans sa poche. Une petite explosion lumineuse aveugla l’adversaire.
— Encore cette poudre !, cria le bandit avant de tomber, sonné.
Les quatre étaient à terre. Sessou et Mariano, haletants mais debout, se regardèrent. Autour d’eux, les autres étudiants observaient, choqués.
Le professeur était à la porte, bras croisés.
— Eh bien… il y a de l’énergie dans cette génération, dit-il avec un sourire énigmatique.
Puis il s’adressa directement à Sessou :
— Je savais que tu étais spécial. Je te parlerai après les cours. Toi et ton ami.
Chapitre 43 – Le professeur et la clé oubliée
Après la violente altercation, le calme était revenu sur le campus. Les blessés avaient été emmenés à l'infirmerie, et Sessou et Mariano avaient été priés de rester à l’écart le reste de la journée. À midi, alors que le soleil brûlait les dalles du campus, un message leur fut transmis :
“Le professeur Dossa vous attend dans son bureau. Pavillon D, salle 105. Immédiatement.”
Mariano fronça les sourcils.
— Tu crois qu’il va nous punir ?
— Non, répondit Sessou, l’air distant. Je sens que ce prof-là... il n’est pas ordinaire.
Ils marchèrent jusqu’au pavillon D. Une fois arrivés, ils frappèrent.
— Entrez, dit une voix grave.
La pièce était sombre, remplie de plantes étranges. Le professeur était assis derrière un grand bureau en bois brut. Une odeur d’herbes séchées flottait dans l’air. Il leur fit signe de s’asseoir.
— Ce que vous avez fait ce matin… Ce n’était pas normal. Ce n’était pas uniquement du courage. C’était de l’énergie maîtrisée. Et toi, Sessou, tu as utilisé une poudre dont seuls les anciens guérisseurs connaissent la fabrication.
Sessou resta silencieux.
— Tu es donc vraiment le fils d’Eblan. Le dernier porteur du savoir ancestral du village de Kpankon ?
Les yeux de Sessou s’ouvrirent, surpris.
— Comment vous savez ça ?
Le professeur se leva.
— Parce que je fais partie de ceux qui surveillent les enfants de l’ancienne lignée. Je suis un “Gardien oublié”.
Il se retourna et prit un vieux coffret, qu’il posa sur la table. Il l’ouvrit.
À l’intérieur : une petite clé dorée, incrustée de symboles anciens.
— Ceci te revient, Sessou. C’est une clé scellée. Elle ouvre une porte enfouie dans le jardin botanique, à l’ouest du campus. Derrière cette porte… ton héritage. Et sans doute aussi des vérités que tu n’es pas encore prêt à affronter.
Mariano, bouche ouverte, s’écria :
— Eh brooo ! C’est quoi encore ça ?!
Le professeur sourit :
— Mariano, ton rôle n’est pas moindre. Tu es un protecteur né. Toi aussi tu as été envoyé dans cette vie avec une mission. Reste aux côtés de Sessou. Son destin pourrait bien décider de celui de tout Lokodji.
Il leur remit la clé.
— Mais attention… Si vous ouvrez cette porte, ce ne sera pas seulement du savoir que vous trouverez. Vous réveillerez aussi ceux qui ont juré de le protéger… ou de le détruire.
Chapitre 44 – Sous la lune, entre deux pommes
Le ciel de Lokodji s'était teinté d’un bleu profond, parsemé d’étoiles timides. Le campus semblait s’être endormi, mais dans le petit jardin à l’arrière du pavillon de botanique, deux jeunes garçons restaient éveillés, assis sur un banc en pierre, chacun une pomme à la main.
Sessou croqua dans la sienne.
— Je n’arrive pas à croire qu’un prof soit mêlé à tout ça. Le gars avait des plantes partout, une odeur bizarre… et cette clé. Tu l’as vue ?
Mariano leva sa pomme comme pour trinquer.
— Bro, j’ai pas seulement vu, j’ai senti une chaleur bizarre quand il l’a posée sur la table. Comme si… je sais pas… comme si elle vibrait avec ton sang.
— Tu crois que je dois l’utiliser ? Ouvrir cette porte ?
— Hé, attends ! dit Mariano, les yeux plissés. Ce genre de porte, c’est pas comme ouvrir un placard. Le prof a dit que ça réveillerait des choses. Des gardiens, des anciens… Peut-être même des malédictions.
Sessou regarda les feuilles bouger doucement sous la brise.
— Mais je peux pas ignorer ça. Si je suis vraiment le fils d’Eblan, alors c’est mon devoir de comprendre ce que ça implique. Et puis, depuis que je suis ici, tout s’accélère. Comme si tout m’attendait.
— Moi j’te suis, dit Mariano, terminant sa pomme. Mais tu me promets un truc : on y va pas comme des moutons. On s’organise, on prévoit tout. Et surtout, on mange bien avant d’y aller. Parce que courir à jeun, c’est pas pour moi.
Sessou éclata de rire.
— T’es incorrigible.
Mariano répondit en souriant :
— Et fier de l’être. Mais blague à part, ce soir je sens que tout change. On est plus juste deux étudiants maintenant. On est genre… dans une légende qui commence.
Un silence les prit, lourd de pressentiment mais aussi de détermination. Au loin, un hibou hulula, comme s’il bénissait leur choix.
Sessou ouvrit son sac et sortit la petite clé dorée. Elle brillait légèrement sous la lumière lunaire.
— Demain soir, on y va.
Mariano hocha la tête.
— Demain soir.
Chapitre 45 – Le Jardin Interdit
La nuit était tombée sur Lokodji comme un voile d’encre. Les deux jeunes s’étaient glissés hors de leur dortoir sans bruit. Le jardin botanique interdit s’étendait devant eux, plus vaste qu’ils ne l’avaient jamais imaginé, mystérieux et inquiétant. Au centre, une ancienne serre, recouverte de lianes noires et de brumes épaisses, semblait les attendre.
Sessou tenait fermement la clé dorée dans sa main. Elle vibrait légèrement, comme attirée par quelque chose au fond du jardin. Mariano, à ses côtés, avait attaché une machette courte à sa ceinture, juste au cas où.
Ils avancèrent en silence.
Mais dès qu’ils franchirent la barrière de pierre, tout changea.
Des ombres surgirent. Des êtres de toutes sortes. Des hommes masqués. Des femmes flottant à quelques centimètres du sol. Des silhouettes difformes, comme tordues par le temps. Et au milieu, un garde ancestral, couvert de feuilles vivantes, leur bloquait le chemin.
— Intrus ! gronda la voix du jardin. Le sang n’est pas encore prêt !
Mariano dégaina sa machette. Sessou leva la clé. Une lumière jaillit, les repoussant un instant… mais ça ne dura pas.
Le combat éclata.
Ils se défendirent avec une rage nouvelle, usant de coups appris dans la rue, mais aussi de réflexes que le pouvoir ancien de Sessou réveillait lentement. Les ennemis venaient de partout. Sessou projeta une poudre aveuglante. Mariano se battit au corps à corps, tranchant, esquivant…
Mais à un moment, tout bascula.
Un homme encapuchonné, plus rapide que les autres, bondit sur Mariano. Il le frappa violemment à la nuque. Le jeune homme s’écroula, inconscient. Sessou cria son nom et tenta de le rejoindre, mais une barrière invisible le repoussa.
— Non ! Mariano !
— Le prix est payé, murmura l’homme encapuchonné, tandis que plusieurs silhouettes soulevaient Mariano et disparaissaient avec lui à travers un portail de brume noire.
Sessou tenta de le suivre. Il lança une potion contre le mur magique, mais cela ne fit que l’éblouir davantage. Il fut projeté en arrière. Lorsqu’il rouvrit les yeux, tout était vide.
Il n’y avait plus que le silence. Et la clé, désormais chaude comme une braise, dans sa main tremblante.
Chapitre 46 – Seul
Le portail s’était refermé dans un sifflement rauque. La brume se dissipa, le jardin interdit redevint silencieux. Le silence était cruel. Il cognait dans les oreilles de Sessou comme un tambour de guerre qu’on aurait arrêté en pleine bataille.
Mariano avait disparu.
Il n’y avait plus de cris, plus de bruits de lutte, plus d’ennemis. Juste lui, à genoux, sur la terre humide, les mains tremblantes, tenant toujours la clé dorée, désormais terne et froide. Son souffle était court, sa chemise en lambeaux, son cœur lourd. Très lourd.
Il avait échoué.
Il ne savait pas qui ils étaient. Il ne savait pas pourquoi ils avaient épargné sa vie. Mais ils avaient pris Mariano, et c’était tout ce qui comptait.
Un vent faible passa entre les arbres. Sessou se releva lentement. Ses muscles protestaient, sa jambe droite saignait, mais il ne sentait rien. Son esprit n’était plus là. Il était déjà en train de remonter la piste, de chercher des réponses. Il murmura :
— Tu vas revenir, Mariano. Même si je dois traverser les enfers pour ça.
Il se mit en marche. Pas vers le dortoir, mais vers les anciens bâtiments du campus, là où N’toma avait l’habitude de passer ses soirées. Peut-être qu’elle, ou un ancien du cercle, saurait lui dire ce que représentait ce jardin, ce portail, cette magie.
Mais tout était fermé à cette heure-là. Lokodji semblait dormir. Le campus était plongé dans une paix indifférente, comme si rien de terrible ne s’était produit cette nuit.
Lorsqu’il entra enfin dans son dortoir, le silence le frappa de nouveau. Le lit de Mariano était là, intact, défait, vide. Ses baskets traînaient à côté. Un reste de chips oublié sur la table. Un tee-shirt qu’il avait balancé sur la chaise.
Un nœud se forma dans la gorge de Sessou.
Il s’assit sur son propre lit. Il ne savait pas s’il devait pleurer ou hurler. Il ne savait pas s’il devait dormir ou rester éveillé toute la nuit à réfléchir. Une seule chose lui était claire : quelque chose de plus grand était en jeu. Ce n’était plus juste des potions, ou des combats dans des ruelles. Il s’agissait d’un monde parallèle, d’une guerre cachée.
Et lui, le fils de la potion, y était désormais plongé jusqu’au cou.
Il alluma son téléphone. Le groupe de classe affichait des messages banals : des mèmes, des blagues, des notes de cours. Il le referma. Ça le dégoutait. Ce contraste entre la légèreté du quotidien et le cauchemar qu’il vivait.
Sessou se leva et ouvrit son carnet. Le grimoire que sa grand-mère lui avait laissé. Il relut certains passages à voix haute. Des noms de plantes, des symboles anciens. Des avertissements. Et là, au bas d’une page, une phrase apparut qu’il n’avait jamais vue :
“Si un proche est pris dans les griffes de l’ombre, la lumière doit être retrouvée dans le sang du gardien.”
Il fronça les sourcils. Était-ce un message magique ? Ou un déclenchement lié au contact avec la clé ? Il ignorait encore qui était ce gardien, mais il allait le découvrir.
Il ferma le livre, respira un grand coup, puis alla se coucher, les yeux grands ouverts, fixant le plafond.
Mariano était vivant. Et dès demain, il allait commencer à le chercher.
Chapitre 47 – L’absence
Le soleil s'était levé timidement sur Lokodji, laissant filtrer à peine quelques rayons dorés à travers les rideaux épais du dortoir. Sessou s'habilla lentement. Il avait mal dormi. Pas parce qu’il était fatigué physiquement, mais parce que l'absence de Mariano le rongeait de l’intérieur.
Il regarda une dernière fois le lit vide de son ami, puis sortit.
Le campus s'éveillait doucement. Les étudiants traversaient les allées, certains riant, d’autres pressés, des écouteurs aux oreilles. Mais Sessou marchait seul. Pas de blague, pas de rires. Juste le silence et ses pensées.
Lorsqu’il entra dans la salle de cours, les regards se tournèrent vers lui. Certains notèrent l'absence de Mariano immédiatement. D'autres, plus moqueurs, n'attendirent même pas qu'il s’installe pour commencer :
— "Eh ! Bro, où est ta femme ?" lança un étudiant du fond, un sourire sournois aux lèvres.
— "Tu l’as enceinté ou quoi ?" ajouta un autre, provoquant des éclats de rire.
Sessou serra les dents. Il respira profondément. Il n’avait ni la force, ni l’envie de répondre.
Il alla s’asseoir calmement, seul, à une table près de la fenêtre. Les voix autour de lui devinrent de simples bruits sourds. Il ne les écoutait plus. Il pensait à Mariano. Était-il blessé ? Était-il prisonnier ? Vivant ? En danger ?
Le nouveau professeur entra. Toujours aussi mystérieux. Manteau long, regard froid. Il déposa un tas de feuilles sur le bureau. Puis, sans un mot, il commença à appeler les noms pour distribuer les copies du mini devoir.
— "Mariano Donko ?"
Silence.
Le professeur leva la tête, interrogeant la classe.
— "Absent." dit une fille au premier rang.
Le prof fit un léger hochement de tête, comme s’il savait déjà. Puis :
— "Sessou Houénoukpo ?"
— "Présent," répondit Sessou d’une voix calme.
Le professeur déposa la copie sur sa table. Il regarda Sessou un peu plus longtemps que les autres, puis s’éloigna.
Note : 18/20.
Un commentaire griffonné : “De bonnes intuitions. Mais attention à ce que vous réveillez.”
Sessou plissa les yeux. Il était sûr d’avoir vu cette écriture quelque part auparavant. Il nota mentalement de la comparer à celle du grimoire.
Le cours continua. Il ne retint presque rien. Son esprit était ailleurs.
À la fin du cours, alors que les étudiants sortaient par petits groupes, Sessou s’attarda un peu, seul. Il relut la copie, caressa le papier du bout des doigts. Puis il rangea son sac et sortit.
Dans les couloirs, les rumeurs commençaient à naître.
— "Ils se sont disputés ? Peut-être que l'autre a quitté le campus…"
— "On dit que Mariano a fui avec une fille d’un autre département…"
Sessou n’écoutait pas. Il marchait droit. La journée ne faisait que commencer. Et la quête pour retrouver son frère de cœur aussi.
Chapitre 48 – Le sauvetage
Ce soir-là, Sessou ne dormit pas. L’inquiétude le rongeait comme un poison lent. Allongé sur son lit, il fixait le plafond, les poings serrés. Il se leva brusquement, attrapa sa sacoche, y glissa deux fioles, un petit couteau et une pincée de cette poudre brumeuse qu’il ne maîtrisait qu’à moitié.
Il n’avait aucun plan. Juste une intuition. Et la certitude que Mariano était encore vivant.
Il sortit en douce du dortoir, traversa le campus, longea les couloirs sombres des bâtiments administratifs, puis s’enfonça dans les rues plus discrètes de Lokodji. Il laissait ses pas le guider, attentif au moindre bruit, au moindre indice.
Ce fut une ruelle silencieuse, presque oubliée, qui attira son attention. Il y avait là un entrepôt abandonné, à moitié enseveli sous les ronces. Un cri bref, étouffé, en sortit. Le cœur de Sessou bondit.
Il approcha lentement, puis lança une poignée de poudre devant lui. Le nuage se dissipa en quelques secondes, révélant des traces de pas, légères mais fraîches. Il entra.
L’intérieur était sombre. Une ampoule pendait au plafond, vacillant. Et là, au fond, ligoté à une chaise, le visage tuméfié, se trouvait Mariano. Deux silhouettes tournaient autour de lui, ricanant.
— "Ce gars parle trop. On aurait dû l’effacer hier."
— "Attends, le chef veut qu’on l’interroge encore. Il connaît quelque chose…"
Sessou n’hésita pas. Il se glissa derrière une poutre, lança discrètement une fiole sur le sol. Elle éclata dans une gerbe de lumière aveuglante.
— "Wôh ! C’était quoi ça ?!"
Il fonça. D’un coup de pied, il envoya l’un des hommes contre un mur. L’autre sortit une lame, mais Sessou esquiva habilement. Il para, contre-attaqua, utilisa la poudre pour l’éblouir. Le combat fut intense, brutal. Le sol tremblait sous les coups. Ses bras lui faisaient mal, son souffle était court. Mais il tint bon.
Finalement, les deux hommes s’écroulèrent, inconscients.
Essoufflé, Sessou courut vers Mariano, détacha les cordes.
— "Frangin… tu tombes bien," souffla Mariano, le visage à moitié en sang, mais souriant malgré tout.
— "T’as intérêt à pas m’abandonner comme ça encore."
— "T'inquiète. Maintenant je te suis partout… sauf aux toilettes."
Ils éclatèrent de rire. Un rire fatigué, mais sincère.
Sessou passa le bras de Mariano autour de ses épaules et l’aida à sortir. Dehors, l’air semblait plus frais. Plus libre.
Ils regagnèrent le campus à pas lents, comme deux ombres revenue d’un monde qu’on ne connaît pas encore.
Chapitre 49 — Le double visage du professeur Bakpé
Le soleil était à peine levé sur Lokodji. L’université s’éveillait lentement, mais dans un coin plus calme du campus, deux jeunes hommes marchaient d’un pas décidé vers un pavillon à l’écart.
Sessou et Mariano avaient survécu à une nuit qui aurait pu leur coûter la vie. La ville, les cours, les rivalités sur le campus… tout cela leur paraissait lointain. Ce matin-là, une seule personne pouvait les aider à y voir plus clair.
Ils entrèrent dans le bureau du professeur Bakpé, figure respectée de l’université, réputé pour ses cours captivants et son regard perçant. Il les attendait déjà, debout, comme s’il avait pressenti leur arrivée.
— « Installez-vous, » dit-il simplement, les yeux fixés sur eux. Mais dans son regard, Sessou y lut autre chose. Une lueur... familière.
Sessou et Mariano échangèrent un regard. C’était le moment.
— « Professeur, » commença Sessou, « on a besoin de comprendre ce qui nous arrive. On a été attaqués. Encore. Et cette fois… c’était différent. Plus violent, plus organisé. »
Mariano renchérit :
— « On a failli y passer. J’ai été capturé, Sessou a dû utiliser une poudre de défense. Et… on a vu des symboles. Des signes... comme ceux que vous aviez déjà évoqués. »
Un silence pesant s’installa. Puis Bakpé, le professeur si calme, si droit, les regarda longuement. Et ce fut lui qui brisa la glace.
— « Vous vous demandez qui je suis, n’est-ce pas ? »
— « On sait que vous êtes plus qu’un professeur, » répondit Sessou. « On sait que vous êtes N’toma. »
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Bakpé.
— « Oui. Je suis N’toma. Le gardien des anciens savoirs. Le guide de ceux qui reçoivent l’appel. »
Mariano se redressa, abasourdi.
— « Donc tout ça… depuis le début ? Tous vos indices, vos mots, vos silences... ? »
— « Tout était fait pour vous préparer. Pour réveiller en vous ce qui dormait. »
Le professeur se leva et marcha jusqu’à une étagère couverte de vieux manuscrits. Il en tira un parchemin, qu’il déroula lentement.
— « Ce que vous avez affronté est le prélude d’une guerre ancienne. Les guerriers du lac d’Ébène… ce n’était qu’une sentinelle. Et ce brouillard que tu as créé, Sessou, tu ne l’as pas simplement invoqué. Il répondait à ta lignée. »
— « Ma lignée ? » répéta Sessou, confus.
— « Oui. Tu es le fils de la Potion. L’héritier d’un savoir que beaucoup veulent effacer. Et toi, Mariano, ton rôle n’est pas secondaire. Tu es son pilier. Sans toi, Sessou ne tient pas debout. »
Les deux jeunes hommes restèrent silencieux. C’était plus qu’ils n’auraient imaginé. Mais ils n’étaient plus les mêmes. Ils avaient changé. Évolué.
— « Alors que fait-on maintenant ? » demanda Mariano.
Bakpé/N’toma referma le parchemin, le regard grave.
— « Maintenant, nous n’avons plus le droit d’hésiter. Vous avez franchi le seuil. Il n’y a pas de retour en arrière. Préparez-vous. D'autres vérités vont surgir. Et la guerre approche. »
Chapitre 50 – La guerre du campus
L’air était chargé d’une tension électrique dès l’aube. Les murs de l’université, qui d’habitude résonnaient de rires et de discussions, tremblaient sous une présence sombre et oppressante.
Sans prévenir, des silhouettes cauchemardesques surgirent dans les couloirs, démons aux yeux rouges flamboyants, griffes acérées, et crocs étincelants. Ils frappaient, terrorisaient, semaient le chaos. Les étudiants fuyaient dans tous les sens, certains hurlant, d’autres tombant sous les attaques brutales.
— « À couvert ! » cria Mariano en attrapant Sessou par le bras.
Bakpé apparut soudain, debout au centre de la cour, tenant un bâton ancien gravé de symboles lumineux. Sa voix résonna comme un ordre sacré :
— « Formez le cercle, jeunes héritiers. Ce n’est pas une attaque ordinaire. Ces démons viennent du cœur de la forêt noire, ils veulent effacer le savoir et la vie. »
Sessou, les yeux ardents, sortit la poudre magique et la dispersa autour d’eux, créant un halo protecteur. Mariano serra ses poings, prêt à défendre ses amis coûte que coûte.
La bataille éclata.
Les démons fondirent sur eux, mais la puissance combinée de Sessou, Mariano et Bakpé fit face. Sessou lança des éclairs de lumière verte, Mariano assénait des coups précis, tandis que Bakpé invoquait des paroles ancestrales qui brûlaient les ombres.
Le combat dura des heures. Les cris, les explosions d’énergie, le fracas des armes résonnaient dans toute l’université. Certains étudiants tombèrent, victimes de la violence soudaine. La peur se lisait dans chaque regard.
Mais la volonté de vivre et de protéger le campus brûlait plus fort encore.
Dans un ultime effort, Sessou concentra toute sa force dans une explosion lumineuse, qui repoussa les derniers démons hors des murs sacrés. Bakpé murmura un chant ancien qui scella la frontière, tandis que Mariano veillait à ce que personne ne s’approche.
Le calme revint lentement.
Les survivants se relevèrent, épuisés, le cœur serré par la perte des leurs, mais emplis d’une lueur d’espoir.
— « C’est fini… pour aujourd’hui, » souffla Bakpé.
Sessou regarda autour de lui, vers les visages fatigués mais vivants. Il savait que la guerre ne faisait que commencer. Mais il sentait, pour la première fois, qu’ils pouvaient gagner.
Chapitre 51 – La guerre physique et spirituelle
Le campus était encore marqué par les blessures de la nuit passée, mais l’atmosphère s’était alourdie d’une menace nouvelle, palpable et sourde.
Soudain, comme surgies d’un cauchemar, des créatures démoniaques firent irruption, mêlant chair et ombre, esprit et matière. Elles s’attaquèrent aux étudiants avec une violence sauvage, frappant dans les couloirs, les amphithéâtres, et même les jardins.
Mais Sessou, Mariano et Bakpé, unis par un lien plus fort que le danger, s’interposèrent. Le combat ne fut pas seulement physique : les trois affrontèrent aussi les attaques spirituelles, défendant non seulement leurs corps mais aussi leurs âmes.
Bakpé entonna des incantations millénaires, érigeant des barrières lumineuses qui repoussèrent les assauts invisibles. Sessou mêlait coups puissants et éclairs d’énergie héritée, touchant démons corporels et spectres impalpables. Mariano protégeait avec précision et agilité, frappant aussi bien les bêtes que les entités.
La bataille fut rude, intense. Les démons changèrent de forme, passant de monstres de chair à spectres d’énergie, cherchant à percer la défense spirituelle. Mais le trio tint bon, frappant avec la force et la sagesse des anciens.
Dans un ultime effort, Sessou déchaîna une lumière aveuglante qui dispersa les derniers démons, tandis que Bakpé scellait le campus avec des symboles sacrés.
Quand le calme revint, le silence était lourd de pertes, mais aussi d’espoir.
— « Cette guerre est loin d’être finie, » souffla Bakpé.
— « Mais ensemble, nous sommes invincibles, » répondit Mariano.
— « Le fils de la potion ne reculera jamais, » ajouta Sessou.
Le campus retrouva une paix fragile, mais tous savaient que les ombres rôdaient encore.
Chapitre 52 – Retour à Kpankon
Après les combats intenses sur le campus, Sessou sentit qu’il devait retourner à ses racines, à Kpankon. La ville de Lokodji était désormais son terrain de bataille, mais le village demeurait le cœur de son héritage.
Il laissa Mariano veiller sur la ville, confiant en la force de son ami. Avec un sac léger et le cœur lourd, Sessou prit la route vers Kpankon, traversant les chemins familiers qui menaient au village.
À son arrivée, il fut accueilli par le chant des oiseaux et l’odeur de la terre humide. Le village n’avait pas changé, mais Sessou sentait que lui-même avait évolué.
Il retrouva les anciens rassemblés sous l’arbre sacré. Leurs visages portaient les marques du temps, mais aussi une sagesse profonde. Sessou raconta tout : la guerre contre les démons, les attaques sur le campus, la puissance du professeur Bakpé, et la lourde responsabilité qui pesait désormais sur ses épaules.
Les anciens écoutèrent en silence, puis l’un d’eux parla d’une voix grave :
— « Ton retour est un signe, Sessou. Les temps sombres approchent. Mais ici, dans Kpankon, tu trouveras les réponses et la force. Le savoir ancien est vivant, il sommeille en ces terres. »
Sessou hocha la tête, conscient que ce séjour au village serait aussi un voyage intérieur, un apprentissage nécessaire avant les batailles à venir.
Alors que Sessou s’apprêtait à se plonger dans les récits des anciens et à renouer avec les secrets du village, son téléphone vibra soudainement. Il prit l’appareil et lut le message qui venait de Mariano :
« Bro, reviens vite à Lokodji. Ça chauffe fort ici. On a besoin de toi. »
Un frisson parcourut Sessou. La paix qu’il espérait trouver dans son village semblait déjà menacée ailleurs.
Sans perdre une minute, il rassembla ses affaires. Le poids de la responsabilité retombait lourdement sur ses épaules, mais il était prêt.
Il fit ses adieux aux anciens, leur promettant de revenir bientôt. Puis, le cœur battant, il prit la route vers Lokodji, déterminé à affronter ce qui l’attendait.
Chapitre 53 – Retour au Jardin de Lokodji
De retour à Lokodji, Sessou retrouva Mariano dans un petit jardin tranquille à l’abri du tumulte de la ville. Les deux amis savouraient un moment de répit, discutant calmement des récents événements.
Soudain, deux silhouettes sombres apparurent, avançant vers eux avec une démarche menaçante. Les deux bandits, visages durs et regards froids, se rapprochèrent rapidement.
Sans attendre, Mariano se leva d’un bond, prêt à défendre leur calme fragile. Sessou, serein mais vigilant, se tint à ses côtés.
Le combat fut rapide. Les coups pleuvaient, précis et puissants. En quelques instants, les bandits furent maîtrisés, à terre, incapables de se relever.
Mariano jeta un regard à Sessou, un sourire complice sur le visage.
— « Vite, allons au cours. On n’a pas de temps à perdre. »
Les deux amis, essoufflés mais déterminés, quittèrent le jardin, prêts à affronter la suite de la journée.
Chapitre 54 – Le cours du professeur mystère
L’amphithéâtre était rempli d’étudiants concentrés, tandis qu’un nouveau professeur mystérieux écrivait au tableau. Ses paroles captivaient l’attention, mais la difficulté du sujet laissait plusieurs élèves perplexes.
Le professeur posa une question complexe, un défi que personne ne semblait capable de résoudre. Mariano fronça les sourcils, cherchant en vain la réponse. Même lui, habituellement sûr de lui, resta muet.
Tous les regards se tournèrent alors vers Sessou.
D’un calme assuré, Sessou leva la main et répondit avec précision, expliquant chaque détail de la solution, captivant l’audience et impressionnant même le professeur.
À la fin du cours, Mariano s’approcha de Sessou, un sourire admiratif aux lèvres.
— « Voilà pourquoi on te surnomme le fils de la potion, » dit-il en tapotant l’épaule de son ami.
Sessou sourit humblement, conscient que son héritage le poussait toujours à aller plus loin.
Chapitre 55 – Surveiller les ombres du campus
Le soleil déclinait doucement sur Lokodji, baignant le campus universitaire dans une lumière dorée, presque paisible. Mais Sessou et Mariano savaient que sous cette apparence tranquille, les dangers rôdaient toujours.
Ils avaient décidé de patrouiller discrètement, scrutant les moindres recoins du campus. Leur mission : déceler toute présence suspecte, tout signe de menace. Cette veille était devenue leur nouvelle routine, une précaution nécessaire après les récents affrontements avec les forces obscures.
Mariano, un sac de popcorn en main, avançait en faisant craquer les grains entre ses doigts, un petit sourire malicieux aux lèvres.
— « Tu sais, » lança-t-il à Sessou, qui mâchait distraitement quelques chips, « surveiller comme ça, ça me rappelle les films de combat qu’on regardait gamins. Genre on est des agents secrets infiltrés. »
Sessou haussa les épaules, un sourire en coin.
— « Ouais, sauf que là, c’est bien réel. Pas de caméra, pas de répétitions. Juste nous, le campus, et les ombres. »
Ils avancèrent lentement vers la bibliothèque, puis le bâtiment des sciences, leurs regards perçant les zones d’ombre et les passages étroits. Chaque bruit, chaque mouvement attira leur attention.
Sous un banc, des feuilles froissées bougèrent légèrement. Mariano s’arrêta net, prêt à réagir. Sessou se pencha, dégagea les feuilles, et découvrit un vieux carnet abandonné. Il le ramassa avec précaution.
— « Ça pourrait être un indice, » murmura-t-il.
Ils poursuivirent leur exploration, visitant les jardins, les allées bordées d’arbres, jusqu’à arriver près des anciens bâtiments en ruine à la lisière du campus. Un lieu où les étudiants évitaient de s’aventurer.
— « Tu crois qu’il y a quelque chose là-bas ? » demanda Mariano en désignant les ruines.
Sessou acquiesça.
— « Oui. Les mauvaises énergies s’y accumulent. C’est peut-être un point de passage pour ces démons. »
Ils s’approchèrent prudemment, éclairant les coins sombres avec la lumière tamisée de leur téléphone. L’atmosphère était lourde, presque étouffante.
Soudain, un bruissement dans les buissons les fit sursauter. Mariano brandit un bâton improvisé, prêt à frapper. Mais ce n’était qu’un chat errant qui s’enfuit en miaulant.
— « T’es sûr que ça vaut le coup de rester ici ? » demanda Mariano, nerveux.
— « On ne peut pas baisser la garde. Pas maintenant. »
La nuit commençait à tomber, et avec elle, le campus se drapait dans un voile d’incertitude. Mais Sessou et Mariano étaient prêts, vigilants, déterminés à protéger leur université et leurs amis.
En marchant côte à côte, ils partagèrent des rires légers, des souvenirs, et des plans pour ce qui pourrait arriver. Car au-delà des dangers visibles, une guerre invisible se livrait, et ils en étaient les sentinelles.
Chapitre 56 – Un souffle de paix à la maison familiale
Après des heures passées à scruter chaque recoin du campus, Sessou et Mariano décidèrent qu’il était temps de décrocher, même si la menace rôdait toujours. Mariano proposa :
— « Viens chez moi, on va se poser un peu. Ma maison est tranquille, ça fera du bien. »
Sessou acquiesça avec un sourire, prêt à retrouver un peu de chaleur humaine et de simplicité loin du tumulte.
Ils prirent la route vers le quartier familial de Mariano, traversant les rues animées de Lokodji. La maison se trouvait dans un coin calme, entourée d’arbres et de petits jardins fleuris.
Dès qu’ils franchirent la porte, une ambiance chaleureuse les enveloppa. La maison, modeste mais accueillante, respirait la vie et les souvenirs.
Mariano fit le tour avec fierté, montrant à Sessou les photos de famille, les objets qui racontaient son histoire, son enfance.
— « Ici, c’est mon refuge, » confia Mariano. « Quand tout devient lourd, je reviens ici. »
Ils s’installèrent dans le salon, riant des anecdotes de jeunesse, partageant des plats simples préparés par la mère de Mariano. La musique douce en fond, les soucis s’effaçaient un instant.
Pour la première fois depuis longtemps, Sessou sentit son cœur se relâcher, baigné par cette atmosphère de paix.
— « Merci, » dit-il à Mariano, sincère. « J’avais besoin de ça. »
— « On est une équipe, bro. Faut aussi savoir se reposer. Demain, la bataille continue, mais ce soir, on profite. »
Leurs rires résonnèrent jusque tard dans la nuit, un havre de sérénité avant la tempête à venir.
Chapitre 57 – Le retour au dortoir et le projet Kpankon
La brise du soir les accompagnait tandis que Sessou et Mariano franchissaient à nouveau les grilles du campus. L’ambiance, bien que familière, semblait différente. Plus calme. Comme si les derniers événements avaient laissé une empreinte sur chaque mur, chaque arbre.
De retour dans leur dortoir, ils s’affalèrent sur leurs lits respectifs. Aucun mot ne fut échangé pendant quelques secondes. Juste le bruit du ventilateur qui tournait paresseusement au plafond.
Puis Mariano rompit le silence :
— « Bro… je pensais à un truc. Et si on allait à Kpankon ? Quatre jours. Juste pour respirer. Voir ton coin. »
— « Hmm… pas une mauvaise idée. » répondit Sessou, un sourire discret au coin des lèvres.
— « On se déconnecte. Pas de démon. Pas de bagarre. Juste la nature, les anciens, la paix. »
Sessou se leva, ouvrit son sac, en sortit un petit carnet et nota rapidement :
Objectif : Kpankon Durée : 4 jours Départ : Après le prochain cours de Bakpé
— « Je parle à ma tante demain. On aura où dormir. Et crois-moi, tu vas goûter à du vrai Gari bien pilé avec de la sauce arachide nature. »
Mariano leva les bras au ciel, comme s’il recevait une bénédiction :
— « Ô Seigneur, tu es fidèle ! Enfin une vraie bouffe villageoise ! »
Ils passèrent le reste de la soirée à discuter des affaires à prendre : habits légers, potions de secours, carnets pour noter ce que les anciens pourraient dire, et bien sûr… un paquet de popcorn pour Mariano.
Mais au fond, ce séjour, ce n’était pas juste une pause.
C’était un retour aux racines. Un moment pour réfléchir à tout ce qu’ils avaient traversé… et à ce qui les attendait encore.
Chapitre 58 – Séjour à Kpankon
Le soleil se leva tôt ce jour-là. Le sac de Sessou était prêt depuis la veille. Mariano, lui, avait tenu à se réveiller à 4h pour vérifier une dernière fois qu’il n’oubliait rien — pas même son sachet de popcorn.
Leur taxi les attendait devant la porte principale du campus. Un vieux véhicule Toyota, mais encore solide. Sessou s’installa à l’avant, Mariano à l’arrière, casque sur les oreilles, prêt à savourer le trajet.
Ils quittèrent Lokodji vers 6h45. Le bitume laissa place aux routes rouges, poussiéreuses mais chaleureuses. Les arbres bordaient les sentiers, les villages se succédaient. Mariano posait mille questions :
— « C’est quoi le nom de ce village là ? »
— « Ici, les gens vendent quoi ? »
— « Wouaaah ! Bro regarde cette colline ! »
Sessou, le sourire aux lèvres, laissait parler Mariano. Il était heureux de rentrer chez lui, de montrer à son frère de combat les terres qui l’avaient vu grandir.
L’arrivée à Kpankon
Ils arrivèrent devant la maison familiale en début d’après-midi. Une grande cour, des manguiers, une vieille radio qui grésillait sous le porche, et une odeur de sauce qui flottait dans l’air.
— « Sessouuuuuu mon fils ! » cria une voix féminine.
C’était sa tante, une femme aux bras solides, au pagne bien noué et à la voix chaleureuse. Elle se précipita vers lui, l’enlaça, puis serra Mariano avec autant de force.
— « Toi, tu es le frère de mon fils donc tu es aussi mon fils ! »
Leur premier repas fut une bénédiction. Une pâte de maïs souple, accompagnée d’une sauce gombo pimentée et d’un poisson fumé sorti tout droit du feu de bois. Mariano s’en lécha les doigts :
— « Bro... si je reste ici une semaine je deviens gros ! »
Les quatre jours à Kpankon
Le premier jour, ils se reposèrent et visitèrent les alentours. Mariano découvrait le fleuve, les rizières, les anciens qui racontaient des histoires autour du feu. Il se lia rapidement d’amitié avec les jeunes du village, lançant des blagues, partageant quelques techniques de self-défense à la brousse.
Le deuxième jour, Sessou emmena Mariano sur la tombe de son grand-père guérisseur.
— « C’est lui qui m’a tout appris… Il m’a parlé des herbes, des poudres, des secrets du souffle. »
Mariano posa sa main sur l’épaule de Sessou, respectueux, silencieux.
Le troisième jour fut dédié à la méditation. Bakpé leur avait laissé quelques instructions par message :
« Vous devez purifier votre esprit avant la prochaine phase. Écoutez la nature. »
Alors ils restèrent assis, sous un grand fromager, toute une matinée. Sessou sentait ses sens s’ouvrir. Mariano disait même entendre le battement de son propre cœur.
Le quatrième jour, tout le village voulut leur offrir un repas. Un vrai festin fut préparé. Ils mangèrent, dansèrent, rirent, puis firent leurs adieux. La tante de Sessou leur remit un petit sac en tissu contenant des feuilles séchées :
— « Ça, c’est pour éloigner les mauvais esprits. »
Retour à Lokodji
Le retour fut paisible. Le taxi fendait la route au ralenti. Mariano, cette fois, était silencieux. Il semblait transformé.
— « Bro… je comprends mieux pourquoi tu es comme ça. Kpankon, c’est puissant. »
Arrivés à Lokodji, ils descendirent, saluèrent le chauffeur et prirent la direction du campus. La routine universitaire reprenait, mais eux… ils n’étaient plus les mêmes.
Leurs regards étaient plus profonds. Leur silence plus riche. Et leur esprit, plus prêt que jamais.
Chapitre 59 – Paroles entre deux cours
Le retour à Lokodji avait une autre saveur depuis leur passage à Kpankon. Les odeurs du village semblaient encore flotter dans leurs narines, et l’énergie naturelle des lieux semblait les avoir ressourcés.
Ce matin-là, ils étaient dans l’amphi 2B, salle réputée pour accueillir les cours les plus denses. Assis côte à côte, Sessou et Mariano écoutaient avec attention le professeur Bakpé, qui, malgré sa voix posée, délivrait un contenu qui allait bien au-delà du monde physique.
— « Mes enfants, dans ce monde, tout a une double dimension : visible et invisible. Celui qui ne perçoit que l'une est unijambiste dans un monde de combats totaux. »
Il marqua une pause, puis pointa son stylo vers la salle :
— « Celui qui comprend ça... survivra. »
Sessou hochait lentement la tête. Mariano écrivait à toute vitesse, comme si chaque mot prononcé par le professeur valait de l’or mystique.
Quand le cours prit fin, Bakpé s’approcha légèrement d’eux.
— « Vous deux… Je sens que Kpankon vous a parlé. N’est-ce pas ? »
Sessou répondit simplement :
— « Oui, Professeur. Elle nous a parlé… et nous a fortifiés. »
Bakpé esquissa un sourire discret, presque imperceptible, puis leur tapota l’épaule avant de s’éloigner.
Direction : Centre commercial de Lokodji
Le soleil tapait. Lokodji vivait son activité habituelle. Les motos passaient à toute allure, les étudiants remplissaient les rues, et le grand centre commercial du quartier était animé.
Sessou et Mariano se posèrent à l’étage du food-court, avec deux plateaux bien garnis : spaghetti, viande braisée, bananes frites, et jus glacés.
— « Bro, ce Bakpé-là… c’est pas un simple prof. Il lit nos âmes ou quoi ? » lança Mariano tout en piquant un morceau de viande.
— « Il a vu des choses. Et je pense qu’il continue d’en voir. Il ne parle pas beaucoup, mais chaque mot est un code. »
Sessou croqua dans sa banane frite, puis reprit :
— « Il nous prépare à quelque chose. Ce n’est pas seulement un cours. C’est une formation de survie. »
Mariano posa sa fourchette et le regarda fixement :
— « Bro… tu crois que d’autres attaques vont revenir ? »
Sessou inspira longuement. Il observa les gens autour d’eux : des étudiants en joie, des enfants qui riaient, des vendeuses de crêpes. Il répondit avec calme :
— « Le mal rôde toujours. Mais cette fois, on sera prêts. »
Ils finirent leur repas en silence, chacun plongé dans ses pensées. Mais leurs yeux, eux, disaient déjà tout : une nouvelle page était sur le point de s’écrire… et les deux guerriers de Lokodji étaient prêts à la tourner.
Chapitre 60 – Le dernier festin
Le ciel était clair au-dessus de Lokodji. Une douce chaleur planait sur la ville. Après une journée tranquille, Sessou et Mariano reçurent un message inattendu du professeur Bakpé.
« Mes fils, j’aimerais que vous passiez chez moi ce soir. Nous parlerons des plantes… et de la vie. »
Sans hésiter, ils s’y rendirent. Bakpé vivait non loin de l’université, dans une maison sobre entourée de pots de plantes, d’arbres médicinaux et de feuilles aux odeurs étranges. L’endroit semblait hors du temps, comme si les bruits de la ville n’y entraient jamais.
Ils furent accueillis avec un sourire discret mais chaleureux.
Dans la cour ombragée, une table était dressée : pâte chaude, sauce gombo fumante, crevettes séchées à souhait, et des boissons naturelles faites maison. L’air était embaumé d’herbes et d’épices.
— « Approchez, mes fils. Mangez d’abord, puis nous parlerons », dit Bakpé.
Ils s’installèrent. Mariano ne se fit pas prier. Il plongea directement les doigts dans la sauce.
— « Hmm… moi je mange hein ! » lança-t-il la bouche pleine, les yeux pétillants.
Sessou éclata de rire.
— « Je sais, glouton réincarné ! »
Bakpé sourit légèrement, puis leva la main pour capter leur attention.
— « Vous me faites rire. Vous me rappelez mes deux garçons… que j’ai perdus il y a longtemps. »
Un silence léger s’installa. Le professeur reprit, la voix chargée d’émotion :
— « Toi, Sessou, tu es vraiment le fils de la potion. Le destin t’a choisi. Et toi, Mariano… tu es né pour protéger les arrières des héros. Sans toi, beaucoup de choses auraient tourné autrement. »
Les deux amis se regardèrent. Un respect profond passa entre eux, sans qu’aucun mot ne soit nécessaire.
Bakpé versa du jus de bissap dans trois verres.
— « À la sagesse, aux racines, et aux destins liés. »
Ils levèrent leurs verres.
— « Santé, Prof. »
— « Santé, fils de la potion. »
— « Santé, gardien des arrières. »
Et la soirée s’écoula paisiblement, comme une page qui se tourne doucement…
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