Entre rue et jungle 2
27 mai 2025Lamine fixait le ciel comme s’il attendait un message. Le soleil venait à peine de franchir la ligne des cimes que déjà les sons de la jungle s’éveillaient dans une harmonie étrange. Derrière lui, Euprasie remuait lentement des feuilles dans une calebasse, concentrée. Le silence entre eux n’était ni froid ni pesant. C’était celui des gens qui savent que les mots ne servent plus à rien.
— Ils vont revenir, dit-elle simplement.
Il ne répondit pas. Il le savait aussi.
À des kilomètres de là, dans les rues trempées de Maramani, Axel courait. Pas comme on court pour attraper un taxi ou fuir la pluie. Non. Il courait parce qu’il n’arrivait plus à marcher tranquillement. Depuis ce retour de la jungle, tout était différent. Le bitume lui semblait plat, creux, inutile. Même la musique de ses écouteurs ne suffisait plus à remplir le vide qu’il ressentait. Il s’arrêta sous un porche, haletant, les yeux dans le vague. Et sans prévenir, il pensa à Lamine.
Mirabelle, elle, avait réappris à sourire — mais c’était un sourire de façade. Depuis qu’ils étaient rentrés, elle remplissait ses journées de bruit et de lumière : soirées, réseaux, rendez-vous, tout pour ne pas penser. Mais chaque nuit, dans ses rêves, la voix d’Euprasie revenait. Toujours la même phrase : “Tu crois être sortie, mais c’est ici que tout commence.”
Ce matin-là, Mirabelle avait laissé son téléphone sonner sans répondre. C'était Axel. Pour la troisième fois. Elle savait qu'il ressentait la même chose qu'elle, mais elle n'était pas prête à en parler. Pas encore. Elle s’assit sur le rebord de son lit, les jambes croisées, fixant un point invisible sur le mur. Une photo d'eux quatre était posée sur sa table de chevet. Lamine souriait à peine, Euprasie le regardait de côté, l'air calme. Elle, Mirabelle, tenait une fleur dans la main. Et Axel… Axel semblait déjà ailleurs, même sur cette image figée.
Elle toucha la photo du bout des doigts. Il fallait qu’ils se revoient. Tous les quatre. C’était comme une évidence.
À l’autre bout de la ville, Axel poussait la porte d’un petit café oublié du centre-ville. C’était là qu’ils s’étaient promis de se retrouver « si jamais un jour la jungle nous appelle encore ». Il s’installa sans commander. Le serveur le reconnut, hocha la tête, et partit sans rien dire. Axel ferma les yeux un instant. Et il la sentit.
L’odeur des feuilles humides. Le chant des insectes. Le rire d’Euprasie. Le silence chargé de sens de Lamine.
Il rouvrit les yeux. Mirabelle venait d’entrer.
Elle ne dit rien. Elle s’assit en face de lui. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent comme deux étrangers qui portaient un secret commun.
— Je sais que tu sens la même chose, dit-elle enfin.
Axel hocha la tête.
— Et je crois qu’on n’est pas les seuls.
Dans une clairière à l’écart des sentiers, Lamine penchait la tête, l’oreille collée contre le sol. Les vibrations remontaient par la terre, claires, précises. Quelque chose approchait. Pas un danger. Pas un animal. Un changement. Il se redressa, sans dire un mot, puis se tourna vers Euprasie, qui l’observait depuis un tronc effondré.
— Ils sont en chemin, dit-il.
— Il était temps, répondit-elle.
Elle se leva lentement, ramassant au passage une longue tige de bois sculptée. C’était celle qu’elle utilisait pour guider les nouveaux venus à travers les labyrinthes de fougères. Mais cette fois, elle savait qu’elle n’aurait pas besoin de montrer la voie. Axel et Mirabelle connaissaient déjà le chemin. Le vrai, pas celui des pieds, celui du cœur.
Dans le train poussiéreux qui les emmenait vers les frontières de la ville, Mirabelle regardait défiler les cases et les arbres au ralenti. Le paysage ressemblait à un souvenir. Axel, assis à côté, ne parlait pas. Il avait changé. Plus calme. Plus dense. Comme un fruit mûr trop vite. À un moment, elle posa sa main sur son bras.
— Tu crois qu’on va retrouver ce qu’on a laissé là-bas ?
Il tourna la tête vers elle, un demi-sourire en coin.
— Je crois qu’on va retrouver ce qu’on est devenus.
Le train freina brutalement. Une vieille gare, presque effacée par le temps, surgit dans le brouillard du matin. C’était là que tout avait commencé. Et c’est là que tout recommencerait.
Ils descendirent sans un mot, chacun portant un sac léger mais le cœur lourd d’attente.
La jungle n’était plus très loin.
La terre était humide sous leurs pas. Les feuilles glissaient doucement autour d’eux, comme si la forêt elle-même les reconnaissait. Mirabelle marcha la première, s'arrêtant parfois pour écouter. Axel la suivait en silence. Aucun d’eux ne parlait, mais leurs gestes étaient parfaitement synchrones. Chaque racine, chaque détour semblait déjà inscrit dans leur mémoire.
Au détour d’un sentier, ils virent la première corde nouée au tronc d’un manguier. La marque d’Euprasie. Un symbole simple, mais clair : “par ici, vous êtes attendus”. Mirabelle esquissa un sourire. Axel serra les poings.
— Tu te rappelles ? murmura-t-elle.
— Chaque seconde, répondit-il.
Ils continuèrent.
Lamine les vit le premier. Du haut d’une branche, il observait leurs silhouettes approcher. Un sentiment ancien le traversa. Ce n’était pas de la joie, ni de la surprise. C’était… l’ordre des choses. Ce retour. Cette boucle. Tout était à sa place.
Il sauta au sol, sans bruit. Quand Mirabelle leva les yeux, il était là. Elle ne sursauta pas. Elle s’approcha et le prit dans ses bras, simplement. Axel posa une main sur l’épaule du jeune homme, et celui-ci répondit par une tape ferme, complice.
— Vous avez mis le temps, dit Lamine.
— On attendait que la ville nous lâche, répondit Axel.
Une voix douce résonna derrière eux :
— Elle ne vous lâchera jamais. Mais vous, vous pouvez choisir de ne plus l’écouter.
C’était Euprasie. Elle tenait sa longue tige entre les mains, comme un sceptre. Ses yeux brillaient dans la pénombre. Elle s’approcha, sans presser le pas, puis s’arrêta devant Mirabelle.
— Tu es prête maintenant.
Mirabelle hocha la tête. Il n’y avait plus de doute en elle. Plus de peur non plus.
— Et lui ? demanda Euprasie en désignant Axel.
— Il est déjà au-delà du prêt, souffla Lamine.
Un frisson traversa la jungle. Pas un vent. Quelque chose d’autre. Un murmure. Comme si la forêt aussi les avait entendus.
La nuit tomba vite, étouffant la forêt dans une brume moite et épaisse. Autour du feu, les quatre étaient réunis. Le bois crépitait doucement. Les flammes dansaient sur leurs visages comme des souvenirs qui cherchent à renaître.
Personne ne parlait encore. L’heure n’était pas aux mots. Chacun sentait que quelque chose d’important allait être dit, ou révélé.
C’est Euprasie qui brisa le silence.
— La jungle vous a appelés… parce qu’elle va perdre quelque chose.
Mirabelle fronça les sourcils.
— Perdre quoi ?
— Son équilibre, répondit Lamine. Une déforestation est en cours à l’ouest. Des machines. Des hommes. Pas des villageois. Des étrangers. Ils coupent, ils creusent, ils brûlent… pour un projet qu’ils ne comprennent même pas.
Axel se redressa légèrement.
— Et personne ne fait rien ?
— On a essayé, dit Euprasie. Mais ils sont protégés. Par la ville. Par des papiers. Par la peur. Les villages autour se taisent. Ils pensent que ça leur apportera de l’argent, des routes, des écoles. Mais ils n’ont pas vu ce que nous avons vu. Ils n’ont pas entendu ce que vous avez entendu.
Mirabelle échangea un regard avec Axel. Le même vertige que la première fois. Le même sentiment d’être à la fois minuscules et essentiels.
— Pourquoi nous ? demanda-t-elle. On est pas des héros.
— Non, répondit Lamine. Mais vous êtes des ponts.
Axel fixa le feu, pensif. Il se souvenait des visages à Maramani. Des amis qui vivaient dans l’urgence, dans le bruit. Des gens trop occupés pour écouter la terre. Et il comprit.
— Alors on retourne en ville.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— On retourne en ville, répéta-t-il. Pas pour fuir. Pour parler. Pour réveiller ceux qui ont oublié.
Mirabelle se leva.
— Cette fois, on entre dans la jungle… pour en sortir avec elle.
Lamine sourit enfin.
— Alors, préparez-vous. Ce qui vous attend… ce n’est pas un voyage. C’est un combat.
Maramani semblait étrangère, désormais. Plus bruyante. Plus agressive. Ils marchaient dans les rues familières avec une distance nouvelle, comme des fantômes revenus d’un monde oublié. Lamine portait un sac en toile rempli de feuilles, de symboles, d’objets qu’il savait utiles. Euprasie ne disait rien. Elle lisait les visages. Elle sentait qui avait peur, qui avait vendu son silence, qui pouvait encore écouter.
Ils trouvèrent refuge dans un ancien centre culturel à moitié abandonné. Là, des visages familiers les attendaient. Des amis. Des curieux. Des anciens.
Axel prit la parole.
— Ce n’est pas un cri de colère qu’on apporte. C’est un cri d’avertissement. La jungle est en train de mourir. Et avec elle, quelque chose de nous.
Une main se leva dans la salle.
— Et vous voulez qu’on fasse quoi ? Nous, on n’a pas de pouvoir.
Mirabelle se leva.
— Vous avez la parole. Vous avez le regard. Vous avez le choix. Le vrai pouvoir commence là.
Un silence s’installa. Puis un murmure. Une tension nouvelle. Quelque chose était lancé.
Lamine sortit de son sac un masque de feuilles tressées. Il le posa doucement sur la table devant lui.
— Ce masque, disait-il, est porté par ceux qui ne parlent plus pour eux-mêmes, mais pour la terre.
Il regarda la foule.
— Qui est prêt à parler pour elle ?
Les jours suivants furent un tourbillon d’actions et de paroles. Dans le centre culturel, devenu leur quartier général, Axel, Mirabelle, Lamine et Euprasie tissaient un réseau fragile mais vivant. Ils parlaient aux habitants, expliquaient, écoutaient. Parfois, les mots ne suffisaient pas. Alors ils organisaient des marches, des veillées, des plantations d’arbres.
Mais dans l’ombre, les ennemis aussi bougeaient.
Un soir, alors que la ville s’endormait, une silhouette encapuchonnée glissa une enveloppe sous la porte du centre. À l’intérieur, un message simple :
« Arrêtez. Ou vous le regretterez. »
Mirabelle serra la lettre dans sa main, le cœur battant.
— Ils savent, murmura-t-elle.
— C’est le prix à payer, répondit Lamine.
La police locale fit son apparition dans le quartier, sous prétexte de maintenir l’ordre. Mais les regards échangés trahissaient une autre intention. Axel fut convoqué à la brigade, interrogé sur leurs activités, sur leurs soutiens, sur leurs intentions.
— Vous jouez avec le feu, lui dit un officier. Mieux vaut laisser la jungle aux mains de ceux qui la comprennent... ou qui la contrôlent.
Pendant ce temps, dans les cercles du pouvoir, des discussions animées s’engageaient. Des hommes en costume évoquaient des contrats, des intérêts étrangers, des stratégies d’image. La jungle n’était qu’un terrain de jeu pour leurs ambitions, une ressource à exploiter.
Mais le mouvement grandissait. Des jeunes, des anciens, des familles rejoignaient la cause. Une résistance née d’une envie commune : que la jungle vive.
Un soir, autour du feu, Euprasie regarda ses compagnons.
— Ce n’est plus seulement notre combat. C’est celui de tous ceux qui aiment cette terre.
Mirabelle acquiesça.
— Et il faudra tout donner. Jusqu’au bout.
Le vent se leva, porteur d’une promesse. La jungle, bien vivante, répondait.
Les jours suivants furent lourds. Trop lourds.
Des rumeurs circulaient : que le mouvement était financé par des ONG étrangères, qu’Axel et Mirabelle manipulaient les jeunes, que Lamine n’était qu’un charlatan. La ville devenait un champ de murmures empoisonnés.
Un matin, un bulldozer pénétra jusqu’à la lisière du marécage sacré. Là où ni homme ni bête n’osaient marcher sans autorisation des anciens. Cette fois, les moteurs ne s’arrêtèrent pas.
Une chaîne humaine se forma. Mirabelle et Axel en tête. Des dizaines de jeunes, bras croisés, entre la machine et la jungle. Face à eux, des policiers. Des hommes casqués. Des regards sans chaleur.
— On ne bouge pas, dit Axel. Pas cette fois.
— Ce n’est pas la jungle qu’ils veulent tuer, murmura Euprasie derrière lui. C’est ce qu’elle réveille en nous.
Puis vinrent les grenades lacrymogènes. Les cris. Les coups. Et le chaos.
Cette nuit-là, le silence s’installa dans le centre culturel comme un étranger gênant. Axel avait été blessé au bras. Mirabelle pleurait en cachette. Lamine tournait en rond. Et Euprasie, elle, s’était isolée, assise contre un mur, les yeux dans le vide.
— Tu nous avais dit qu’on devait parler pour la terre, lança Axel, amer. Mais regarde ce que ça donne.
Lamine répondit sèchement :
— Tu croyais quoi ? Que les arbres allaient se lever et arrêter les machines pour toi ?
— Arrête, coupa Mirabelle. C’est pas le moment.
— Justement, c’est maintenant qu’on voit qui tient vraiment.
Un silence lourd tomba. Puis Euprasie prit la parole.
— Vous êtes fatigués parce que vous portez seul ce qui doit être partagé. On ne gagne pas ce combat en héros. On le gagne en peuple.
Ils se turent.
Et à ce moment précis, ils comprirent. Ce n’était plus leur lutte. C’était une cause qui les dépassait. Ils devaient passer le relais, créer un mouvement qui pouvait continuer sans eux, même si un jour ils tombaient.
Le lendemain, une décision fut prise : organiser une grande veillée dans la jungle, ouverte à tous. Une cérémonie. Un appel. Pas une manifestation, pas une protestation. Un rassemblement spirituel, ancestral. Le chant de la terre.
Mirabelle créa l’affiche. Axel diffusa le message. Lamine partit voir les anciens des villages voisins. Euprasie s’enfonça seule dans la forêt, à la recherche de quelque chose. Ou de quelqu’un.
Quelque chose venait.
Et tout allait se jouer là.
La nuit de la veillée arriva. Ils l’avaient annoncée partout. Pas comme une révolte. Pas comme un cri. Mais comme un appel. Et la forêt avait répondu.
Des gens vinrent. Beaucoup plus que prévu. Des jeunes de la ville. Des vieux des campagnes. Des artistes. Des femmes aux chants anciens. Même des policiers en civil, curieux, silencieux. Ils marchèrent, parfois des heures, pour rejoindre la clairière que Lamine avait choisie. Un cercle naturel formé par des arbres anciens, un espace sacré que même les bêtes respectaient.
Au centre, Euprasie les attendait. Le visage peint de terre. Les yeux pleins de nuit. À ses côtés, un tambour. À chaque battement, un silence plus profond descendait sur les gens.
Puis elle parla. Pas fort. Pas longtemps.
— Ce n’est pas la jungle qui a besoin de nous. C’est nous qui avons besoin d’elle. Ce soir, on écoute. Demain, on agit.
Elle frappa le tambour.
Un chant s’éleva. Un chant venu des profondeurs du monde. Lent, grave, ancien. D’autres voix le rejoignirent. Le cercle s’élargit. Les gens dansaient. Certains pleuraient. D’autres ne comprenaient pas, mais sentaient que quelque chose d’essentiel était en train de se réveiller.
Mirabelle dansait les yeux fermés. Axel avait les mains au sol, comme s’il cherchait à puiser une force oubliée. Lamine entonna un vieux poème en langue oubliée. Et Euprasie ferma les yeux.
C’est alors que cela arriva.
Un vent se leva. Pas un vent de météo. Un souffle ancien. Les arbres frémirent. Une lueur verte traversa les feuillages. Et dans le ciel, la lune sembla s’ouvrir, laissant tomber une lumière blanche comme de l’eau.
Le silence tomba d’un coup.
Et chacun sut. Même ceux qui ne croyaient à rien, même ceux qui doutaient : la jungle avait parlé.
Le lendemain matin, dans les bureaux climatisés d’un grand immeuble à Maramani, un drone montra les images de la veillée. Elles avaient été filmées à distance, par ceux qui pensaient espionner. Mais ce qu’ils virent ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient prévu.
— C’est... un phénomène, dit un ingénieur. On ne pourra pas l’arrêter par la force sans que le monde entier regarde.
Un silence tendu suivit.
— Alors, souffla un homme derrière son bureau, il va falloir ruser.
Dans la jungle, les quatre amis se regardèrent. Quelque chose avait changé.
Le combat n’était pas fini. Il commençait à peine.
Mais maintenant, ils n’étaient plus seuls.
Le lendemain de la veillée, la ville était suspendue. Partout, des extraits de vidéos circulaient sur les téléphones. Le chant. La lumière étrange. Le silence. On en parlait comme d’un miracle. Ou d’une alerte.
Les réseaux sociaux, les rues, même les écoles vibraient d’un mot : la jungle.
Axel et Mirabelle étaient devenus, malgré eux, les visages du mouvement. Les médias locaux leur demandèrent des interviews. Certains journaux titraient :
"Une génération qui écoute la forêt."
D’autres, plus cyniques :
"Manipulation mystique ou sabotage écologiste ?"
Pendant ce temps, au cœur du pouvoir, une nouvelle stratégie prenait forme.
— On ne les arrêtera pas de front, dit l’homme en costume beige. Ils ont l’opinion avec eux.
— Alors ?
— Alors on sème le doute. On divise. On infiltre.
Une équipe fut envoyée. Pas avec des armes. Avec des idées. Des promesses. Ils se présentèrent comme des partenaires. Des « experts en environnement durable ». Ils proposèrent un dialogue, des financements, des « compromis ».
Un soir, dans une réunion du mouvement, un homme prit la parole. Il n’était pas connu. Bien habillé. Posé.
— Il faut être stratégique, dit-il. Ce n’est pas la peine d’affronter l’État. On peut travailler avec lui. Imposer des règles douces. Être diplomates.
Axel le regardait avec suspicion. Lamine, lui, fulminait.
— Et pendant qu’on “négocie”, ils avancent avec leurs machines, grogna-t-il. On connaît cette chanson.
Mais d’autres étaient séduits. Fatigués. Inquiets. Le doute s’infiltra.
Même entre les quatre.
— On ne peut pas rester fermés, dit Mirabelle à Axel. Il faut écouter ce qu’ils proposent. Peut-être qu’on peut éviter un affrontement.
— On ne fait pas pousser une forêt sur des mensonges, répondit-il sèchement.
— Tu crois que j’ai peur ? Tu crois que je trahis ?
— Je crois qu’on n’a pas le droit de baisser les bras, pas maintenant.
Lamine, silencieux, s’était éloigné. Il regardait le feu. Euprasie vint le rejoindre.
— Ils se déchirent, murmura-t-elle.
— C’est ce qu’ils veulent, répondit-il. Diviser la tête pour que le corps s’effondre.
— Alors il faut aller à la racine.
— Tu veux dire… ?
Elle acquiesça.
— Nous devons retourner là où tout a commencé.
Pendant ce temps, un plan plus sombre se dessinait. Une milice privée, payée par les investisseurs, avançait discrètement. Leur but ? Faire peur. Désarmer le mouvement sans que personne ne puisse les accuser officiellement.
Mais ils ignoraient une chose : la jungle ne dormait plus.
1. Lamine et Euprasie — La Racine
Ils partirent sans bruit. Au lever du jour. À travers les herbes hautes, les rivières brumeuses, les chemins que seuls les anciens connaissaient encore. Lamine portait un sac de racines, de poudres, de vieux papiers. Euprasie, elle, marchait avec la mémoire du sol.
— Tu crois que la Racine existe vraiment ? demanda Lamine.
— Elle n’a pas besoin d’exister pour être vraie, répondit Euprasie.
Ils marchèrent pendant trois jours. Chaque nuit, ils dormaient sous des arbres millénaires, parfois visités par des animaux qui les observaient sans bruit. Jusqu’à atteindre une zone interdite, invisible sur les cartes. Un lieu que les anciens appelaient Kama Dji, “l’endroit où la terre écoute”.
Là, sous un arbre immense aux racines enroulées comme des bras de géants, ils s’agenouillèrent.
— C’est ici, dit Euprasie. C’est là que la forêt parle le plus fort.
Ils posèrent les mains sur le sol. Fermèrent les yeux. Et ce qu’ils virent… ne fut pas une vision. Ce fut une mémoire.
Ils virent les premiers gardiens de la forêt. Les pactes passés. Les trahisons. Les blessures laissées par les hommes. Et surtout… une ancienne prophétie :
Quand le souffle de la jungle sera brisé par des machines sans nom, quatre porteurs du lien devront réveiller le cœur sous les racines, ou tout sombrera.
— C’est nous… murmura Lamine, les larmes aux yeux.
— Non, dit Euprasie. C’est ce que nous devons devenir.
2. Axel et Mirabelle — La Ville Assiégée
À Maramani, les tensions devenaient insupportables.
Une partie du mouvement voulait signer un accord. Une autre criait à la trahison. Et dans l’ombre, des sabotages commençaient : un local brûlé, des messages menaçants, un militant battu dans une ruelle.
Axel était au bord de l’épuisement.
— On se perd, dit-il à Mirabelle.
— Je sais.
— Lamine et Euprasie ne donnent plus de nouvelles. Et regarde-nous : on se parle à peine.
Mirabelle s’approcha, posa sa main sur son épaule.
— Je suis toujours avec toi, Axel. Même si j’ai peur. Même si je doute. C’est pour ça qu’on doit tenir.
Puis la nuit tomba. Une nuit étrange. Trop calme.
Ce fut cette nuit-là que la milice frappa.
Pas frontalement. Pas en uniforme. En silence. Ciblée. Professionnelle.
Ils attaquèrent les leaders les plus actifs. Brisèrent des téléphones. Enlevèrent un jeune militant.
Mais ils ne virent pas venir ce que Mirabelle avait prévu : la veillée d’urgence.
Un appel à tous les sympathisants. Une réunion éclaire, dans l’amphithéâtre d’une école abandonnée. Là, Mirabelle prit la parole.
— Ils essaient de nous effrayer. De nous faire croire qu’on est seuls. Mais regardez-vous.
Des centaines de regards, fatigués mais déterminés.
— Nous sommes la racine. Nous sommes la forêt. Et ce combat ne dépend pas d’un seul visage. Il est à chacun d’entre vous.
À ce moment, un bruit sourd. Un projecteur explosa. Des cris. Un silence. Puis… Axel entra en courant.
— Ils sont là.
La foule se leva.
Mais cette fois, ils n’avaient pas peur.
Au même moment, très loin, Lamine et Euprasie sortaient du sanctuaire.
Leurs visages avaient changé. Leurs yeux brillaient d’une lueur ancienne.
Ils portaient avec eux quelque chose.
Quelque chose que la ville n’était pas prête à voir.
Le retour
Le quatrième soir, alors que la ville était sur le fil du rasoir, Lamine et Euprasie revinrent.
Ils étaient couverts de poussière, les pieds nus, les yeux... différents. Lamine portait une sculpture de bois noirâtre, gravée de symboles anciens. Euprasie avait dans sa main un sachet de terre enveloppé dans un tissu rouge.
— Ce n’est pas un objet, dit-elle à Axel. C’est une clé.
— Une clé vers quoi ? demanda Mirabelle.
— Vers ce que la forêt nous a confié. Un dernier souffle.
Le mouvement avait prévu une grande manifestation pacifique pour le lendemain. Malgré les menaces, malgré la peur. Mais la milice, elle, préparait autre chose.
Une intervention violente. Une “opération de nettoyage”. Officiellement : disperser. En réalité : éteindre le cœur du soulèvement.
L’affrontement
Le jour se leva sur une place noire de monde. Ils étaient des centaines. Certains chantaient. D’autres brandissaient des feuilles, des graines, des pancartes peintes avec des arbres. Axel, Mirabelle, Lamine et Euprasie étaient au centre, unis, enfin.
Soudain, des véhicules blindés apparurent. Non officiels. Des hommes en noir, casqués, avancèrent. La foule recula légèrement.
Axel s’avança.
— Nous ne sommes pas armés.
Réponse : un tir de grenade lacrymogène. Des cris. Une bousculade.
Mais cette fois… la jungle elle-même semblait refuser de se taire.
Euprasie s’agenouilla au sol. Elle défit le tissu rouge, répandit la terre dans un cercle autour d’eux. Lamine planta la sculpture au centre.
— Maintenant, dit-elle. Écoutez.
Le sol vibra. Très légèrement d’abord. Puis plus fort.
Les policiers s’arrêtèrent. Les miliciens regardèrent autour d’eux, inquiets.
Une brume verte monta du sol. Les arbres autour de la place frémirent. Et soudain… les racines jaillirent.
De sous le béton, de dessous les véhicules, des racines épaisses, vivantes, surgirent, encerclant les machines, bloquant les routes. Le béton craquait comme une peau trop vieille.
Les miliciens tirèrent. Sur les racines. Sur la foule. Mais les balles se perdirent. Comme absorbées.
Alors, un chant monta. Celui des anciens. Porté par la voix d’Euprasie, amplifié par des dizaines, puis des centaines de bouches. Un chant sans mots. Un chant de réveil.
Le sol s’éclaira sous leurs pieds. Une lueur douce, profonde.
Mirabelle tendit la main vers un milicien, figé, comme pris de panique.
— Tu n’es pas obligé, lui dit-elle. Regarde. Écoute.
Il recula. Jeta son arme. D’autres suivirent.
Le jour se termina sans victoire politique. Aucun contrat n’avait été annulé. Aucune loi ne fut votée.
Mais tout avait changé.
Les images avaient circulé. Le monde avait vu. Et surtout : la forêt s’était levée.
Ce n’était plus un mouvement. C’était une mémoire réveillée.
Jungle profonde — quelques jours plus tard
Ils étaient restés dans la forêt. Après la veillée et l’éveil du sol, Lamine et Euprasie avaient senti que la jungle n’avait pas encore livré tous ses secrets. Qu’un deuxième souffle les attendait, plus profond, plus dangereux.
Ils dormaient dans une ancienne case abandonnée, au milieu de clairières brumeuses. Chaque matin, ils cueillaient des plantes, étudiaient des symboles, communiaient avec le vivant.
Mais un matin, tout bascula.
Lamine s’éveilla au son des cris étouffés. Il se redressa, sortit en courant. Des hommes armés étaient là. Pas des policiers. Pas des miliciens.
Des rebelles.
Leurs visages étaient peints. Leurs gestes secs. Ils entouraient Euprasie, la ligotaient malgré sa résistance. Un des hommes pointa son arme vers Lamine :
— Reste où t’es, frère. C’est pas ton affaire.
— C’est vous qui ne comprenez pas ! Elle est le lien ! Elle est la voix !
Un coup de crosse le frappa au flanc. Il tomba, suffoquant. Ils repartirent avec elle dans un véhicule à moitié camouflé, direction Maramani.
Lamine resta seul. Plié sur le sol. Le cœur en feu.
Maramani — quelques heures plus tard
Axel et Mirabelle étaient en pleine réunion avec des membres du mouvement quand Lamine arriva, épuisé, les vêtements déchirés, les yeux brûlants.
Il s’écroula presque en entrant. Mirabelle courut le rattraper.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ils… ils l’ont prise.
— Qui ? Qui ça ?
— Des rebelles. Des vrais. Pas la milice. Pas l’État non plus. Un autre groupe. Ils disent vouloir “libérer la forêt à leur manière”.
Axel serra les poings.
— Ils croient qu’en kidnappant une prêtresse, ils vont libérer quoi que ce soit ?
Lamine leva les yeux.
— Elle a crié mon nom. J’ai couru, j’ai frappé, mais… Ils étaient trop. Et elle m’a regardé. Elle m’a dit seulement : “Va leur dire.”
Silence. Puis Mirabelle murmura :
— Un autre front s’ouvre.
— Non, dit Axel. C’est le même. Juste plus tordu.
Pendant ce temps — lieu inconnu à Maramani
Euprasie était assise sur une chaise en métal. Une pièce nue. Pas de fenêtre. Une lumière au plafond.
Devant elle, un homme, jeune, les cheveux ras, la voix calme :
— Tu crois que tu es une élue. Mais nous, on n’attend plus les signes. On prend les choses. On impose.
— Vous êtes perdus, dit-elle. Vous avez coupé les racines et vous croyez que ça vous donne des ailes.
— Nous ne voulons pas de prêtresse. Ni de chef. Nous voulons un feu. Et tu vas nous aider à l’allumer.
Euprasie sourit doucement, malgré la tension.
— Vous avez fait une erreur. Ce feu, s’il brûle mal, vous consumera les premiers.
L’homme se leva, froid.
— On verra bien.
1. À Maramani — Axel, Mirabelle, Lamine
Lamine récupérait à peine, mais refusait de rester inactif. Dans une salle peu éclairée, ils réunirent les quelques figures de confiance du mouvement.
— Ils se font appeler "Les Verts-Radicaux", expliqua un ancien militant. Un groupe né dans les campagnes. Ils croient que le combat doit être violent. Ils rejettent autant l’État que nous.
— Tu veux dire… qu’ils nous voient comme des modérés ? demanda Mirabelle.
— Pire. Comme des traîtres à la cause.
Axel frappa la table.
— Alors on va les retrouver. Et on la ramène.
— Comment ? demanda Lamine. On n’a ni piste, ni contact, ni force.
Silence. Puis Mirabelle leva les yeux.
— Peut-être qu’il nous faut quelqu’un qui les connaît déjà.
2. Chez les ravisseurs — intérieur du camp
Le camp était caché dans une ancienne scierie, à la sortie nord de Maramani. Une trentaine d’hommes et de femmes y vivaient, organisés, disciplinés. Beaucoup portaient des cicatrices, des regards durs.
Mais une tension flottait. Le chef, celui qui interrogeait Euprasie, s’appelait Kao. Il parlait fort, mais des voix s’élevaient contre lui.
— Elle ne nous sert à rien, disait un jeune. C’est une prêtresse, pas une arme.
— Elle a réveillé la jungle. Tu ne comprends pas ce que ça veut dire ? répliqua Kao. On peut canaliser ça.
Dans l’ombre, une femme silencieuse, Nyra, observait.
Elle avait été dans le mouvement, autrefois. Avant de partir. Avant de perdre foi en la parole.
— Et si elle avait raison ? souffla-t-elle un soir à Kao.
— Ne commence pas, Nyra. On ne recule plus.
3. Euprasie — enfermée, mais pas soumise
Dans sa cellule, Euprasie ne priait pas. Elle respirait. Chaque souffle une vibration. Chaque pensée, une racine.
Elle murmurait des mots anciens. Pas pour fuir. Pour appeler.
Elle sentait les tensions autour d’elle. Le doute qui germait. Les esprits agités dans le camp. Elle ne cherchait pas à convaincre, seulement à faire entendre.
Un soir, Nyra vint seule. Elle s’assit sans parler.
— Tu es revenue du mouvement, dit Euprasie doucement.
Nyra la fixa.
— Ils parlent. Toi, tu… tu sembles écouter.
— Et toi ? Qu’est-ce que tu entends ?
Nyra hésita.
— Du bruit. De la colère. Et… un silence derrière. Comme une forêt après l’incendie.
— Ce n’est pas un silence. C’est une attente.
Elles se regardèrent longtemps. Puis Nyra dit :
— Je peux t’aider. Mais il faut que tu me dises pourquoi toi.
— Parce que je n’ai pas peur du vide.
1bis. Axel, Mirabelle et Lamine — vers une piste
Ils retrouvèrent Tiémoko, un ancien camarade de Nyra. Il vivait caché dans les docks.
— Nyra est là-bas ? demanda Axel.
Tiémoko hocha la tête.
— Si elle est avec eux, vous avez une chance. C’est une lame, mais pas aveugle.
— Tu peux nous aider à entrer ?
— Non. Mais je peux vous donner ce qu’il faut pour qu’on vous laisse vivants au moins deux minutes.
Lamine serra les dents.
— Deux minutes, ça me suffit pour leur dire ce que j’ai à dire.
1. La mission – Vers le camp
Une nuit sans lune.
Lamine, Mirabelle et Axel avançaient en silence dans les sentiers boueux, guidés par un plan griffonné par Tiémoko. Le lieu : ancienne scierie de Zohoué, désaffectée, protégée par des pièges et des sentinelles cachées.
— S’ils nous capturent, c’est fini, murmura Axel.
— Non, répondit Lamine. Si on meurt avec le silence, là c’est fini. Mais si on parle… on peut ouvrir une faille.
Mirabelle s’arrêta. Une lumière clignotait dans les bois.
— Ils sont proches.
Un code fut envoyé : une série de gestes discrets, appris de Tiémoko.
Un des rebelles s’approcha, arme levée.
— Qui va là ?
— Ceux que tu crains et que tu espères, répondit Lamine calmement.
Le garde plissa les yeux. Il siffla. Deux autres sortirent. Puis, après un long moment de tension… ils furent escortés à l’intérieur du périmètre. Pas encore en sécurité. Mais vivants.
2. Intérieur du camp — La fracture
Kao devenait instable.
Il réclamait une action forte. Une démonstration. L’exécution d’Euprasie en direct, filmée, diffusée, pour faire “trembler tous les tièdes”.
— Elle incarne ce qu’on déteste, criait-il. La foi molle, les compromis, les symboles creux ! Il faut tuer le symbole.
Mais Nyra n’était plus d’accord. Et elle n’était plus seule.
— Ce n’est pas une prêtresse qu’on tue. C’est une racine. Et si on la coupe, c’est nous qu’on condamne, lança-t-elle lors d’un cercle de débat.
Un murmure parcourut l’assemblée. Des regards se croisèrent. La conviction de Kao commençait à vaciller.
Ce soir-là, Nyra alla voir Euprasie.
— Prépare-toi. Ça peut tourner très mal. Ou très vite.
— Tout ce qui pousse doit casser sa graine.
Nyra soupira.
— C’est quoi ce genre de réponse ?
— La tienne est en train de germer aussi.
3. Collision des mondes
Lamine, Axel et Mirabelle furent emmenés dans une grande salle vide. Peu éclairée. En face d’eux, Kao.
— Je sais qui vous êtes, dit-il froidement. Vous croyez que vous avez réveillé la terre ? Vous n’avez réveillé que les moustiques.
— Et pourtant, tu nous écoutes, dit Axel.
— Parce que je choisis la manière dont je les fais taire.
Lamine s’avança d’un pas.
— Tu sais ce qu’elle portait, Kao ? Ce que tu as pris ? Elle ne portait pas des secrets. Elle portait le lien.
— Le lien entre quoi et quoi ?
— Entre ce que tu veux brûler, et ce que tu veux sauver.
Un silence. Kao leva la main, prêt à donner un ordre.
Mais avant que quoi que ce soit ne se passe, Nyra entra.
— Arrête tout.
— Tu n’as pas ce droit.
— Non. Mais eux oui.
Elle lança un objet au sol. Un enregistrement. La voix d’Euprasie.
On entendait sa prière. Son chant. Et… des réponses. Des bruits de terre. Un murmure végétal. Un appel profond, irréfutable.
Tous dans la salle se figèrent. Même Kao.
— Tu peux la tuer, dit Nyra. Mais alors, ce sera toi contre la terre entière.
Kao ne répondit pas.
Mais on sentait déjà qu’il avait perdu.
Nuit de fracture — au camp rebelle
Le silence après la voix d’Euprasie fut lourd. Puis, lentement, des murmures se répandirent. Certains posèrent leurs armes. D’autres se regardèrent, incertains.
Nyra fit un pas en avant.
— Elle n’est pas une menace. Elle est une épreuve. Celui qui veut écouter, grandit. Celui qui veut dominer… s’écroule.
Kao baissa les yeux. Un instant.
Puis il rit.
Un rire sec. Glacial.
— Alors vous croyez que c’est comme ça que ça va se passer ? Vous croyez que le vieux monde va vous tendre la main parce que vous chantez dans les bois ? Vous croyez que la terre vous sauvera ? Elle ne sauve rien. Elle enterre.
Et sans prévenir, il dégoupilla une grenade.
Axel cria. Nyra hurla. Mirabelle se jeta en avant.
Mais Kao ne visait pas eux. Il lança la grenade… dans la réserve d’explosifs.
Une détonation. Le sol trembla. Des cris partout. Le feu gagna la vieille scierie.
Le chaos éclata.
Fuite et libération
Lamine courut vers les cages. Mirabelle l’aida à forcer la serrure.
Euprasie était là. Calme. Debout.
— Tu savais, souffla-t-il.
— Il n’aurait pas pu supporter de perdre le contrôle. Il avait besoin que ça explose.
— Viens ! cria Axel. On n’a plus le temps !
Ils sortirent en courant, traversant les flammes, les cris, les murs qui s’effondraient. Dehors, certains rebelles fuyaient. D’autres tentaient d’éteindre. Nyra les suivit, couverte de cendres.
Une fois hors du camp, dans les bois, haletants, ils s’arrêtèrent. Le ciel rougissait derrière eux. La jungle, elle, restait impassible.
Euprasie murmura quelque chose en s’agenouillant. La terre vibra légèrement. Une vibration douce. Comme si elle refermait une blessure.
— Ce n’est pas fini, dit Axel.
— Non, répondit Euprasie. Ce n’est que la fin d’un feu.
Mirabelle regarda l’horizon.
— Et le début d’un autre ? Plus profond ?
— Plus ancien, dit Nyra. Plus vrai.
Maramani — restaurant "L’Écorce Rouge"
Le bruit des conversations, les verres qui s’entrechoquent, l’odeur des plats fumants… Tout semblait presque normal.
Axel, Mirabelle, Lamine, Euprasie et Nyra étaient installés à une table ronde, en retrait, sous une lumière tamisée. Autour d’eux, des mets colorés s’étalaient : ignames pilées, sauces rouge vif, légumes marinés, viandes grillées et jus de fruits trop mûrs.
— Tu te rends compte qu’on est passés d’un feu de brousse à une table garnie, dit Axel en riant doucement.
— Le ventre est une arme aussi, répondit Nyra avec un sourire fatigué.
Euprasie observait les assiettes, mais surtout les mains, les gestes, les silences. Il y avait de la fatigue dans les corps. Mais aussi… une forme d’accord, nouveau, fragile, comme une feuille qui vient de percer le sol.
Lamine prit la parole.
— Vous savez… quand je l’ai vue partir, ligotée, je croyais que tout était perdu. Mais même là, au sol, j’ai senti… que c’était pas la fin. Juste un passage.
Mirabelle hocha la tête.
— On a traversé le feu. On a vu des gens se briser. Et d’autres changer.
Elle regarda Nyra.
— Toi, tu as changé. Ou retrouvé quelque chose ?
Nyra ne répondit pas tout de suite. Elle prit une bouchée de sauce, la mâcha lentement. Puis :
— J’ai retrouvé le goût du doute. Celui qu’on avait au début, quand on pensait encore que parler valait mieux que tirer.
Un silence s’installa. Pas pesant. Dense.
Euprasie rompit le silence :
— Ce qu’on a fait n’était pas une victoire. C’était une graine. Elle va pousser. Mais pas là où on croit.
Axel fronça les sourcils.
— Tu veux dire quoi ?
— Maramani regarde. Mais la rue… la rue n’a pas encore parlé. Et la jungle, elle, n’a pas tout dit non plus.
Lamine leva son verre.
— Alors buvons à ce qu’on ne comprend pas encore.
— Et à ceux qui viendront après nous, dit Nyra.
— Et à ceux qu’on croyait perdus, ajouta Mirabelle.
Ils trinquèrent. Les verres s’entrechoquèrent doucement.
Dehors, la ville s’animait. Les bruits de moto, de foule, de tambours. La nuit promettait d’être longue.
Mais pour un instant, autour de cette table, ils étaient ensemble. Entiers. Vivants. Et peut-être prêts pour la suite.
Maramani — restaurant "L’Écorce Rouge" (Une bagarre eut lieu)
La soirée se déroulait dans une atmosphère presque sereine. Mais, comme souvent dans cette ville, la paix était fragile.
Dans un coin sombre du restaurant, un groupe de bandits au regard dur et aux vêtements usés sirotait leurs boissons en jetant des regards appuyés vers la table où étaient nos amis.
L’un d’eux, un grand gaillard à la mâchoire carrée, s’approcha, titubant légèrement.
— Hé, la belle Mirabelle, t’es toute seule ? demanda-t-il d’un ton lourd, un sourire mauvais aux lèvres.
Mirabelle se redressa, fronça les sourcils, mais avant qu’elle puisse répondre, Nyra se leva calmement, sa voix ferme figeant l’instant :
— Laisse-la tranquille.
Le bandit ricana, surpris par cette audace.
— Et toi, la nouvelle, t’es qui pour me parler comme ça ?
Nyra s’avança, menaçante, sans reculer d’un pouce.
— Celle qui te casse la figure si tu continues.
Les autres bandits se levèrent, l’atmosphère devint électrique.
— Ah ouais ? Fit le chef des bandits. Viens donc, on va voir ça.
Le premier coup partit — Nyra esquiva avec rapidité et précision. Mirabelle bondit pour désarmer un homme armé d’une bouteille cassée. Axel et Lamine se levèrent aussi, prêts à intervenir.
Le restaurant devint le théâtre d’une bagarre éclatante : verres volèrent, tables furent renversées, cris et jurons éclatèrent.
Nyra, agile et déterminée, fut une force implacable, repoussant son adversaire principal. Mirabelle, plus vive encore, utilisait chaque mouvement pour neutraliser.
Axel et Lamine formèrent un duo efficace, maîtrisant les bandits un par un.
En moins de quelques minutes, les bandits étaient à terre, groggy, haletants.
Le silence retomba brusquement. Les clients regardaient, bouche bée.
Euprasie, restée à la table, chuchota :
— La jungle ne pardonne pas les faibles.
Nyra essuya une goutte de sang sur son visage, un sourire dur.
— Ni ceux qui pensent pouvoir nous intimider.
Axel, essoufflé, regarda ses amis.
— Il faudra vraiment qu’on soit prêts. Parce que ce n’est qu’un avant-goût.
Devant le restaurant — quelques minutes plus tard
Les sirènes hurlèrent à travers les rues de Maramani. Les gyrophares bleus baignèrent la devanture du restaurant "L’Écorce Rouge". Une camionnette de la police stoppa net. Six agents en descendirent en vitesse, matraques prêtes, armes de poing dégainées.
À l’intérieur, les clients s’étaient réfugiés sous les tables. Axel et les autres étaient debout, les bandits toujours à terre, certains gémissant.
Un inspecteur en costume beige, lunettes carrées, entra. Calme, autoritaire.
Il observa la scène en silence, puis fit un geste sec.
— N’embêtez pas ces cinq-là. Ils sont innocents. Embarquez ces voyous.
Les agents hésitèrent une seconde, surpris.
— Vous m’avez bien entendu, répéta-t-il. Ces jeunes-là, on les connaît. Et on sait reconnaître ceux qui protègent… de ceux qui provoquent.
Les policiers s’exécutèrent. Les bandits furent relevés de force, menottés, embarqués sans ménagement.
Mirabelle lança un regard méfiant à l’inspecteur.
— Vous nous connaissez ?
Il sourit légèrement.
— Disons que le vent de la jungle souffle jusque dans les commissariats, parfois. Et certains savent écouter ce vent.
Nyra le fixa un instant. Elle comprenait. Il n’était pas un allié. Mais pas un ennemi non plus. Un de ceux qui voient, qui notent… qui attendent.
— Soyez prudents, dit-il. Vous êtes devenus… visibles.
Puis il tourna les talons et repartit.
Le calme revint. Lentement.
Lamine souffla :
— Tu crois qu’il disait ça pour nous protéger… ou nous avertir ?
Axel répondit :
— Les deux.
Trois jours à Tonsera
Le trajet jusqu’à Tonsera fut long, mais nécessaire. C’était une ville moins tendue que Maramani, plus enclavée, mais vivante. On disait qu’elle portait la mémoire des anciens cercles de gardiens, de guérisseurs et d’archives orales.
Les cinq arrivèrent incognito, logés dans une maison en terre cuite, offerte par un vieil ami d’Euprasie : Maître Doré, un conteur-archiviste respecté.
Pendant ces trois jours :
Mirabelle rencontra des activistes locaux, anciens étudiants devenus journalistes clandestins. Ils collectaient les vérités que les journaux officiels refusaient de publier. Elle leur transmit les noms, les visages, les faits. L’histoire devait sortir.
Axel échangea avec des artistes engagés : peintres, sculpteurs, graffeurs. Ensemble, ils commencèrent à imaginer une exposition clandestine retraçant ce qui s'était passé à Zohoué. L’art comme trace. L’art comme flamme.
Nyra, de son côté, retrouva d’anciens rebelles devenus sages. Des figures invisibles, discrètes, mais influentes. Ils lui dirent :
— Tu as vu l’ombre. Il est temps d’éclairer les graines.
Et lui remirent un parchemin ancien, un texte oublié sur le “Lien des trois terres” — Rue, Jungle, Feu.
Euprasie resta en silence la plupart du temps. Méditative. Elle observait les arbres autour de la maison, écoutait les oiseaux. La jungle en elle l’appelait déjà.
Lamine, lui, n’arrivait pas à dormir. Il relisait sans cesse les notes, les messages cachés, les noms sur la liste de Tiémoko. Il savait que tout n’était pas encore révélé.
Retour à Maramani
Le quatrième jour, ils revinrent à Maramani.
Chose étrange : la ville semblait les attendre. Des regards dans les rues. Des enfants qui chuchotaient leurs prénoms. Des messages murmurés dans des taxis.
— Vous êtes revenus, disait-on. Vous devez finir.
Axel regarda Nyra.
— Finir quoi ?
Elle répondit :
— Ce que la jungle vous a confié. Ce qu’on ne peut pas abandonner.
Séparation — Retour à la jungle
Au coucher du soleil, Lamine et Euprasie partirent à pied. Pas par peur. Par nécessité. Ils devaient retourner là-bas. Pas seulement pour surveiller ce qui restait du camp de Kao, mais pour ressentir ce que la terre leur dirait maintenant.
— La jungle n’est plus l’ennemi, dit Euprasie.
— Ni l’asile. Elle est… la mémoire, répondit Lamine.
Ils s’enfoncèrent dans les bois, sac léger sur le dos, bâtons à la main.
Mirabelle les regarda partir.
— Tu crois qu’ils vont revenir ? demanda-t-elle à Axel.
— Je crois qu’ils ne seront plus les mêmes quand ils reviendront.
Nyra ajouta doucement :
— C’est le principe de la graine. Elle disparaît un temps… puis elle revient, plus grande. Plus enracinée.
Dans la jungle — Clairière de feuillages
Le feu crépitait doucement. Une marmite en terre posée sur trois pierres chauffait un bouillon maigre, parfumé de feuilles d’awobé. Lamine tenait une brochette de champignons fumés, tandis qu’Euprasie versait de petites portions dans des calebasses.
Ils étaient assis sur une grosse racine, au bord d’un ruisseau. Tout autour, la forêt murmurait doucement.
— Tu trouves pas ça étrange ? murmura Lamine. Qu’on se sente plus en sécurité ici… qu’en ville.
— Ce n’est pas la sécurité. C’est la vérité du lieu. Ici, rien ne se cache. Les fauves attaquent de face. Les arbres se dressent ou tombent. Pas d’ambiguïté.
Lamine sourit, mâchant lentement.
— Et pourtant… j’ai peur.
— Moi aussi. Mais c’est une peur utile. Elle réveille. Elle t’oblige à écouter.
Ils mangèrent en silence un moment.
— Quand on est partis, j’ai senti que Maramani allait changer, dit-il.
— Il a déjà changé. La question, c’est : est-ce que nous… on changera avec lui ? Ou contre lui ?
Le feu craqua. Une chouette hulula au loin.
—
À Maramani — Chez Nyra
Un petit appartement au dernier étage d’un immeuble ancien. Tapis tissés, plantes suspendues, murs couverts de photos en noir et blanc. Axel, Mirabelle et Nyra étaient assis autour d’une table basse, des verres de bissap à la main, un plat de bananes frites au centre.
Mirabelle riait à gorge déployée.
— Et tu veux dire que t’as vraiment sauté du toit d’un camion… pour éviter un mouton ?
— Je jure que c’est vrai ! répondit Axel, hilare. Le mouton a survécu, lui. Moi j’ai roulé comme un pneu de taxi sur la chaussée !
Nyra secoua la tête, amusée.
— Vous savez… ça fait du bien d’entendre rire, ici. Ce lieu… il a vu trop de silence ces derniers mois.
Axel devint plus sérieux.
— Tu crois qu’ils vont bien, là-bas ? Lamine et Euprasie ?
Nyra ferma les yeux un instant.
— Ils sont là où ils doivent être. Et nous aussi.
Un petit silence doux s’installa.
Puis Mirabelle tendit son verre.
— À eux. Et à nous. Qu’on tienne jusqu’au bout.
Ils trinquèrent. Doucement. Sans mots inutiles.
—
Jungle — Nuit tombée, sous les étoiles
Le feu était presque éteint. La jungle, elle, veillait toujours.
Lamine griffonnait sur un petit carnet abîmé par la pluie et la cendre. Euprasie, allongée contre un tronc, observait le ciel.
— Tu comptes dessiner toute la jungle ? demanda-t-elle, moqueuse.
— Pas toute. Juste… les chemins possibles. Ceux qu’on pourrait emprunter pour revenir à Maramani discrètement.
Elle se redressa, intéressée.
— Tu veux y retourner maintenant ?
— Pas tout de suite. Juste… faire un tour. Voir ce qui se dit. Ce qui se trame. Parce qu’on ne peut pas rester ici les yeux fermés pendant que tout se décide là-bas.
Euprasie hocha lentement la tête.
— Tu penses qu’ils nous attendent ?
— Non. Et c’est pour ça qu’il faut qu’on les surprenne.
Il sortit son téléphone, gratté par la poussière. Il y avait peu de réseau, mais juste assez pour une tentative.
— Je vais appeler Axel.
Chez Nyra — Salon
Axel, Mirabelle et Nyra étaient toujours autour de la table, les restes du repas encore là, quand le téléphone d’Axel vibra. Écran : Lamine.
— C’est lui, murmura-t-il, étonné.
Il décrocha aussitôt.
— Lamine ? Vous allez bien ?
La voix de Lamine grésilla un peu, mais restait claire.
— On tient le coup. On a un plan. On veut revenir. Pas pour longtemps. Un tour. En éclaireurs.
Axel échangea un regard avec Nyra.
— C’est risqué.
— Tout l’est. Mais on doit savoir ce qui se dit en ville à notre sujet. Et ce que trament ceux qui parlent de paix à voix basse.
— On peut vous loger, proposa Nyra calmement. Mais il faudra rester invisibles.
— Justement, dit Lamine. On veut que personne ne sache qu’on est là. Pas même les gens du quartier. Ce sera notre mission dans l’ombre.
Un court silence.
— Alors viens, répondit Axel. Quand vous serez prêts.
L’appel se coupa.
Mirabelle s’étira.
— Ça bouge. Je le sens.
Nyra se leva et commença à ranger la table.
— Le silence ne dure jamais longtemps à Maramani.
Maramani — Nuit noire, quartier périphérique
Une voiture de livraison banalisée roulait lentement sur une route poussiéreuse. À l’arrière, cachés entre des sacs de manioc et des cartons de provisions, Lamine et Euphrasie restaient silencieux, concentrés. Le conducteur était un vieil homme borgne, un ancien résistant que Nyra connaissait.
— On entre par l’est, dit-il en murmurant. Les postes de contrôle sont légers, mais faut pas traîner.
Ils atteignirent la barrière métallique à l’entrée de la ville. Deux soldats s’avancèrent, torches à la main.
— Livraison pour l’épicier Toumani, lança le vieux. Marchandise urgente.
Les soldats hochèrent la tête, fouillèrent sommairement l’avant du véhicule, mais laissèrent passer.
Lamine et Euphrasie soufflèrent. Maramani était là, devant eux. Plus sombre qu’avant. Plus surveillée aussi.
—
Rue intérieure, quartier de la vieille gare
À l’abri d’un hangar désaffecté, ils descendirent discrètement. Lamine sortit un petit carnet.
— Voici le plan. On se sépare. Tu vas du côté du centre, près du parc. Je vais au marché noir. On observe. On écoute. Pas de contact.
Euphrasie ajusta sa capuche.
— Et si on nous repère ?
— On disparaît. Comme des ombres.
Ils se tapèrent le poing, puis s’éloignèrent dans deux directions opposées.
Quelques heures plus tard — ruelles de Maramani
Lamine s’était glissé parmi les vendeurs du marché noir. Il entendit des murmures :
— Tu sais que Kao aurait survécu ?
— Y a des nouveaux visages au ministère. Ça sent le grand ménage…
— On dit que les cinq sont encore en vie. Et que certains les protègent.
Plus loin, il reconnut un homme en costume bien taillé qui parlait à un officier. Il n’entendit que quelques mots :
"Si jamais ils reviennent, on les garde vivants. On les fait parler. Et après, silence."
Lamine sentit une sueur froide lui glisser dans le dos.
—
Centre-ville — Jardin public
Euphrasie observait un attroupement discret autour d’un musicien de rue. Derrière les rires, elle perçut des codes, des mots échangés en signes. Les activistes étaient là. Toujours là.
Un enfant s’approcha d’elle et glissa un papier dans sa main, sans dire un mot. Sur le papier :
“Ils vous surveillent. Marchez avec des pas oubliés.”
Elle comprit immédiatement. Quelqu’un les avait reconnus.
—
Retrouvailles secrètes — Hangar de la vieille gare
Ils se retrouvèrent à l’heure prévue, essoufflés, les yeux chargés.
— On est visibles, murmura Euphrasie.
— Trop visibles, répondit Lamine. Quelqu’un nous attend. Quelqu’un qui fait semblant de parler de paix.
Il regarda vers le ciel.
— Il faut prévenir les autres.
Euphrasie acquiesça.
— Et vite. Avant que la jungle ne soit prise elle aussi.
Maramani — Marché souterrain de Mbélé, tard dans la nuit
Un coin reculé du marché, à l’abri d’un hangar rouillé aux lampes faiblardes. Là, une vieille dame faisait frire des galettes d’igname et du poisson dans une grande poêle noire. L’odeur était irrésistible.
Axel, Mirabelle et Nyra arrivaient, discrets, capuches sur la tête. Lamine et Euphrasie étaient déjà là, assis sur un vieux banc en bois, leurs visages fatigués mais allumés par le feu.
— Vous avez fait vite, dit Lamine en voyant Axel.
— On a pris les ruelles d’arrière. Nyra connaît les recoins de cette ville comme sa poche, répondit Mirabelle.
Nyra s’assit sans un mot, observa autour d’elle, puis hocha la tête vers la vieille cuisinière.
— C’est ici qu’on mange quand tout va mal. Ou quand on veut se souvenir qu’on est encore vivants.
La vieille leur servit des assiettes fumantes. Galettes, poisson frit, purée de haricot rouge, piment doux. Les cinq mangèrent lentement, sans trop parler au début. Puis les regards se croisèrent.
— On n’est pas seuls ici, dit Euphrasie, la bouche à peine pleine. On nous surveille.
— Les anciens du ministère sont toujours actifs, ajouta Lamine. Mais ce qui est plus inquiétant… c’est ceux qu’on ne voit pas.
Mirabelle essuya ses doigts sur un tissu.
— Vous avez entendu parler du "ministre de la paix" ? Celui qui veut soi-disant nous rencontrer ? Il multiplie les promesses. Mais on ne sait rien de lui.
Nyra pencha la tête, son regard sombre.
— Je l’ai vu une fois. De loin. Trop poli pour être honnête. Trop silencieux pour être inoffensif.
Axel se redressa.
— Si on veut comprendre ce qu’il prépare, on doit y aller. Le voir. Mais pas comme des invités. Comme des chasseurs.
Lamine hocha la tête.
— Alors, on le piège avant qu’il nous piège.
Un bruit de pétard éclata non loin. Tous se figèrent. Puis le marché reprit son activité comme si de rien n’était.
Euphrasie baissa la voix.
— On n’a plus beaucoup de temps.
Le lendemain matin — Planque au quartier Kossoba
Dans une petite maison abandonnée, aux murs fissurés, les cinq étaient réunis autour d’un vieux plan de Maramani. Une carte raturée, avec des annotations à l’encre noire.
Axel pointa du doigt un cercle rouge.
— Voici l’endroit. Le ministre doit se rendre à l’inauguration d’un centre de dialogue communautaire, un geste symbolique soi-disant pour apaiser les tensions. Il y aura du monde, des médias… et des failles.
Euphrasie, concentrée :
— On y entre comment ?
Nyra sortit une enveloppe contenant deux badges.
— J’ai récupéré ça. Deux invitations officielles pour des représentants fictifs d’une ONG. On peut en dupliquer d’autres.
Lamine :
— Moi et Euphrasie, on y entre déguisés. Vous trois, vous restez autour. On écoute, on observe, on filme s’il faut. Et si ça tourne mal, on a toujours le plan B.
Mirabelle plissa les yeux.
— Et c’est quoi le plan B ?
Axel, le regard froid :
— Disparaître. Avant que tout saute.
—
Même moment — Quartier nord de Maramani
Au même instant, à l’autre bout de la ville, un jeune allié du groupe, Seko, qui surveillait les mouvements du ministre, sortait d’un cybercafé. Il transportait une clé USB contenant une vidéo compromettante : une réunion secrète entre le ministre et un trafiquant d’armes.
Mais à peine eut-il tourné dans une ruelle qu’une voiture noire surgit. Trois hommes en sortirent, visage couvert.
— Seko Tandi ? demanda l’un d’eux.
Il n’eut pas le temps de répondre. Ils l’attrapèrent violemment, le plaquèrent au mur et le firent entrer de force dans la voiture. Elle disparut sans bruit.
—
Retour à la planque — Quelques minutes plus tard
Le téléphone de Nyra vibra. Un message bref, codé :
« L’Étoile a chuté. Disparition confirmée. Nord. Pas de trace. »
Elle blêmit. Axel prit son téléphone.
— C’est Seko… Ils l’ont pris.
Un silence s’abattit.
Lamine, le poing serré :
— Ils nous devancent.
Euphrasie :
— Et s’ils ont pris Seko, c’est qu’ils savent quelque chose. Le ministre… il joue une partie plus dangereuse qu’on pensait.
Nyra :
— On ne change pas le plan. On avance. Mais cette fois, on y va avec une autre idée en tête.
Mirabelle :
— Laquelle ?
Nyra la fixa droit dans les yeux.
— Non seulement on infiltre l’inauguration... mais on force le ministre à montrer son vrai visage.
Maramani — L’inauguration du Centre de Dialogue
Le bâtiment était flambant neuf, couleurs vives, bannières flottantes. Des journalistes, des diplomates, des membres d’ONG… et quelque part dans la foule, Lamine et Euphrasie, méconnaissables.
Lamine portait une chemise beige, des lunettes carrées, une fausse carte autour du cou. Euphrasie jouait le rôle d’une experte en médiation. Tous deux avançaient calmement parmi les invités.
Sur l’estrade, le ministre de la paix fit son entrée : costume soigné, sourire tranquille. Mais ses yeux balayaient la foule comme un radar.
Dans une ruelle adjacente, Axel, Mirabelle et Nyra étaient à l’écoute, munis d’oreillettes.
— Il est là, souffla Lamine. Et devine quoi ? Il a doublé sa sécurité.
— Ce type se sent menacé, répondit Nyra. C’est bon signe.
Jungle — Campement improvisé près de la rivière Mofawa
Le soleil filtrait entre les branches. Un bruissement d’ailes, un craquement… un homme surgit dans la clairière. Il portait un manteau en peau de bête et tenait un carnet.
Il s’appelait Tessim, un ancien guérillero qu’on croyait mort. Il avait été autrefois mentor de Nyra.
Derrière lui, une quinzaine d’individus, jeunes, armés de lances artisanales et de machettes.
— Maramani est prête à exploser, dit-il à l’un de ses hommes. On y retourne. Pas comme des fous… comme des fantômes.
Ils se déplacèrent en silence.
—
Maramani — L’intérieur du Centre
Le ministre prenait la parole. Sa voix portait :
— …et c’est avec un espoir renouvelé que nous bâtissons cette paix durable, ensemble…
Lamine observait. Euphrasie scrutait les gardes. Quelque chose clochait.
Puis elle le vit : un homme dans la foule, oreillette, regard fixe sur eux. Pas un diplomate. Pas un agent officiel. Un chasseur.
— On est repérés, murmura-t-elle.
Axel, dans son micro :
— Sortez. Tout de suite. Par le couloir nord.
Mais il était trop tard. Les portes arrière se fermèrent d’un coup sec. Deux hommes s’approchèrent du ministre.
Mirabelle gronda :
— C’est un piège.
—
Jungle — Le vieux tambour bat
Tessim se tenait devant un tronc gravé.
— Il est temps de faire entendre la voix de la jungle. Si on ne frappe pas d’abord, on sera écrasés.
Il leva la main.
Boum. Boum. Boum.
Le tambour sacré retentit.
Un appel. Un signal. Une guerre froide était en train de se réchauffer.
Maramani — Centre de Dialogue, minute critique
— Les portes sont verrouillées, souffla Lamine. Ils nous enferment.
Euphrasie capta un signe discret de l’homme en oreillette. Deux autres silhouettes avançaient entre les sièges. Faux invités. Vrais traqueurs.
Mirabelle (dans l’oreillette) :
— Par la gauche. Salle de maintenance. Nyra vous guide.
Euphrasie empoigna un plateau d’apéritifs sur une table voisine, le lança brutalement au sol. Verres brisés, cris. Une seconde plus tard, Lamine poussait la porte de secours à côté de l’estrade.
Ils couraient à travers un couloir étroit. Sirènes. Ordres hurlés. Une caméra les repéra, une alarme retentit.
Nyra les attendait dans une ruelle, moteur d’une vieille mobylette déjà allumé.
— Montez !
Trois secondes. Un démarrage. Deux poursuivants. Une ruelle étroite.
Ils disparurent dans le labyrinthe de Maramani.
—
Jungle — Route de Saramako
Sous la lumière pâle de l’aube, une vingtaine de silhouettes descendaient les collines en file indienne. Tessim était en tête.
Des jeunes, des anciens, des hommes, des femmes. Tous portaient le signe du croc gravé sur leur bras. C'était le symbole des silencieux, ceux que la guerre avait broyés mais qui n’avaient jamais parlé.
— Maramani a ouvert les portes du feu, murmura Tessim.
Une femme à ses côtés hocha la tête.
— On n’est plus en paix. On est dans l’ombre de la guerre. Mais cette fois, on décide quand la lumière revient.
Ils marchèrent plus vite, longeant des sentiers oubliés, préparant une entrée invisible dans la ville.
—
Maramani — Quartier de Kossoba, une heure plus tard
La mobylette s’arrêta près d’un vieux garage.
Lamine, Euphrasie et Nyra descendirent, essoufflés. Axel et Mirabelle les attendaient.
— On a cru que c’était fini, lâcha Axel.
— C’était juste le début, répondit Euphrasie. Ils voulaient nous piéger. Le ministre a changé d’attitude. Il savait qui on était.
Nyra :
— Alors on frappe avant qu’il le fasse. Mais on ne sera pas seuls.
Elle sortit son téléphone, ouvrit un vieux canal crypté. Un mot de passe. Une vibration.
— Tessim est en route. Avec les siens.
Un silence.
Puis Lamine sourit.
— La jungle vient retrouver la ville.
Maramani — Quartier administratif, minuit pile
Une fumée fine monta derrière l’immeuble des archives nationales. À première vue, rien d’alarmant. Juste une poubelle qui brûlait.
Mais dans l’ombre, Tessim et ses hommes s’étaient déjà glissés dans le dépôt.
— Pas un bruit. Pas une trace, dit-il à voix basse.
Ils déposèrent trois objets : un vieux masque de chasseur, une lame en ivoire brisée, et un tissu taché de sang avec un mot cousu :
« Vous avez oublié la forêt. Elle se souvient. »
Puis ils ressortirent, invisibles.
Deux heures plus tard, les gardes de nuit appelèrent la sécurité intérieure. Le ministre fut réveillé. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps… il sentit la peur.
Kossoba — Planque des cinq, même nuit
Un orage menaçait au loin. La petite maison tenait encore debout, mais l’ambiance était plus fragile que jamais.
Les cinq étaient rassemblés autour d’une lampe à pétrole. Les plats froids du dîner restaient intacts.
Mirabelle, les bras croisés, regardait fixement la flamme.
— Vous pensez vraiment qu’on va changer quelque chose ?
Axel répondit sans lever les yeux :
— Non. Mais on peut empêcher que ça devienne pire.
Euphrasie, adossée à un mur, murmura :
— Moi, j’ai juste envie de rentrer. Pas fuir. Juste… vivre.
Lamine posa une main sur son épaule.
— On rentrera. Mais plus comme avant. Plus jamais comme avant.
Nyra, qui jusque-là était restée silencieuse, leva enfin les yeux.
— Quand j’étais petite, Tessim disait toujours :
“La guerre te brise ou t’aiguise. Mais elle ne te laisse jamais comme elle t’a trouvée.”
Un silence.
Puis Mirabelle murmura :
— Et s’il ne reste rien de nous à aiguiser ?
Axel, cette fois, se leva, s’approcha de la fenêtre et répondit doucement :
— Alors on laisse une trace. Une vraie. Pas des discours. Des actes.
La pluie commença à tomber. Une pluie chaude, dense. Comme si la jungle pleurait doucement sur la ville.
Mais aucun d’eux ne bougea.
Kossoba — Planque des cinq, au petit matin
Le vent s’engouffra soudain dans la vieille bâtisse. Un bruit sec de bris de verre. Des pas lourds.
— Ils sont là !
Nyra attrapa un pistolet caché sous la table. Mirabelle tira les rideaux.
Dehors, une escouade d’hommes en treillis avançait, armes braquées.
Axel :
— Faut sortir par la cave, maintenant !
La panique s’installa. Euphrasie ramassa des dossiers éparpillés.
— Pas sans ces documents. On doit savoir ce qu’ils préparent.
Mais les soldats s’approchaient déjà, hurlant des ordres.
Lamine :
— On bouge. On les prendra plus tard.
Ils se dispersèrent dans un chaos organisé, certains brisant une trappe cachée pour descendre.
Maramani — Le repaire secret
Pendant ce temps, Axel, Mirabelle et Nyra s’étaient glissés dans une vieille usine désaffectée, non loin du centre-ville.
Une porte métallique grinça. À l’intérieur, des dossiers, des écrans, et des voix qui discutaient.
— Trouvez les preuves sur le financement des rebelles, ordonna une voix.
Nyra dévala les escaliers, filma discrètement.
— Ils cachent bien leur jeu.
Mirabelle glissa un petit appareil dans une poche.
— Ça suffira pour faire exploser leurs plans.
Mais soudain, un bruit derrière eux.
— Chut !
Une silhouette apparut : c’était Seko, blessé mais vivant.
— J’ai échappé à la capture… j’ai les infos.
Kossoba — Fuite et affrontement
Les cinq étaient sortis précipitamment par la trappe de la cave, plongeant dans l’obscurité. Derrière eux, les soldats envahissaient la maison, brisant tout sur leur passage.
Dans les ruelles étroites, la course-poursuite commença. Nyra tira quelques coups de feu de semonce, dégageant la voie. Mirabelle et Axel ripostèrent avec précision, ralentissant les poursuivants.
Lamine et Euphrasie, bien coordonnés, utilisaient chaque recoin, chaque obstacle, pour créer un barrage improvisé.
Après plusieurs minutes haletantes, ils prirent un virage serré dans un marché déserté. Les poursuivants perdirent du terrain.
Essoufflés mais déterminés, ils s’arrêtèrent derrière un mur effondré.
— On les a semés, souffla Mirabelle. Pour l’instant.
— Direction Maramani, dit Axel. On a besoin d’un répit.
—
Maramani — Retour à la planque
De retour en ville, dans une maison sécurisée, ils purent enfin souffler.
Seko, encore faible, raconta ce qu’il avait vu :
— Le ministre finance à la fois les rebelles et les forces de sécurité. C’est un jeu double… et dangereux.
Nyra acquiesça :
— C’est pour ça qu’on est ici. Pour déjouer ce jeu.
Lamine, Euphrasie et Nyra prirent une décision.
— Nous retournons dans la jungle. On doit préparer les villages, organiser les gens.
Axel posa une main sur l’épaule de Mirabelle.
— Vous avez raison. Nous, on reste ici. Maramani a besoin de veilleurs.
Un dernier regard, un silence.
Dernière scène — Séparation
Sur le quai de la gare routière, les trois prirent un bus pour la jungle.
Lamine regarda derrière lui une dernière fois, le regard chargé d’espoir et de détermination.
Euphrasie serra la main d’Axel.
Nyra murmura :
— Que la forêt nous protège.
Pendant ce temps, Axel et Mirabelle restaient à Maramani, prêts à poursuivre la lutte.
Leur combat était loin d’être terminé.
Jungle — Sous le grand baobab
Le soleil déclinait doucement, teintant la canopée d’or et de cuivre. Lamine et Euphrasie étaient assis sur un tapis de feuilles, un bol de fruits entre eux.
Le bruissement des insectes et le chant lointain d’un oiseau accompagnaient leur conversation.
— Tu penses qu’on y arrivera un jour ? demanda Euphrasie, le regard perdu.
— La paix est un chemin, pas une destination, répondit Lamine en souriant. Chaque pas compte. Même ceux qu’on fait ici, loin de la ville.
Ils échangèrent un regard complice.
—
Maramani — Salon tranquille
Dans un appartement modeste mais chaleureux, Axel et Mirabelle étaient assis côte à côte, un livre ouvert sur la table.
La lumière douce éclairait leurs visages fatigués mais apaisés.
— C’est dur de rester ici sans bouger, souffla Mirabelle.
— Parfois, c’est dans le calme qu’on prépare la tempête, répondit Axel.
Ils se prirent la main, se promettant silencieusement de rester unis quoi qu’il arrive.
—
Le vent emporta les derniers murmures de la journée.
Dans la jungle comme en ville, le combat pour la justice continuait.
Mais, pour un instant, le monde semblait enfin en paix.
EMSTORIE Book 06
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